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Tous les éditos > La famille à la lumière de la miséricorde selon le pape François. Présentation d’Amoris laetitia. Pèlerinage à Lourdes 2016. (19/08/2016)


 


La famille à la lumière de la miséricorde selon le pape François


Présentation d’Amoris laetitia


 


Jean-Pierre Delville, évêque de Liège


 


 


Chers Amis,


 


Vous le savez sans doute, le thème de la famille est très important dans notre foi puisque c’est dans la famille qu’on donne la vie et qu’on développe l’amour : un enfant naît dans une famille et il y trouve l’amour qui va lui permettre de se développer plus tard. Ces deux dimensions sont unies dans le mariage : celui-ci est à la fois don de la vie et amour échangé.


 


Crise de la famille aujourd’hui


 


Mais dans notre culture ces deux dimensions subissent de grandes mutations, au point qu’on peut parler d’une crise de la famille : tout ce qui tourne autour de la naissance de l’enfant est lié au développement de la technique, qui permet de contrôler les naissances, entre autres par médicaments, ou même d’avorter sous opération ou de donner la vie en laboratoire (in vitro). Et tout ce qui tourne autour de l’amour est sujet à des grands changements de mentalités : on a tendance de plus en plus à vivre l’amour du couple en-dehors du mariage, on divorce plus souvent et plus facilement qu’autrefois, on conteste aussi la fidélité pour la vie, on découvre aussi la spécificité des personnes homosexuelles et des couples qu’elles peuvent former entre elles. Un autre aspect du changement de mentalité, c’est la condition de la femme : la femme devient enfin l’égale de l’homme ; et dans le couple, elle n’est plus soumise au bon vouloir de son mari en matière de fécondité, par exemple. Il y a une beaucoup plus grande autonomie des partenaires dans la vie de couple et la vie de famille. Cette évolution sur ces deux points : le don de la vie et l’amour vécu, aboutit aussi au fait qu’on dissocie ces deux éléments du mariage l’un de l’autre : on dissocie la fécondité de l’amour. L’amour, dira-t-on, peut se vivre indépendamment de la fécondité, indépendamment des enfants et de la famille ; et la fécondité peut se vivre indépendamment de l’amour : il y a ainsi des mères porteuses, qui acceptent de vivre une grossesse pour d’autres personnes. Ainsi, on peut parler à juste titre de crise de la famille ou de mutations dans la famille.


 


Réactions contradictoires dans l’Église


 


Face à ces évolutions, il y a deux attitudes opposées dans l’Église : une attitude conservatrice et une attitude libérale. La première attitude a tendance à dire : nous avons une doctrine qui remonte à Jésus concernant le mariage et la famille ; on doit donc y rester fidèle intégralement. L’attitude libérale dira : on doit évoluer avec son temps, d’ailleurs Jésus lui-même s’opposait aux lois tatillonnes des pharisiens de son époque et il a tout résumé dans le commandement de l’amour.


 


Ces deux attitudes opposées créent des tensions dans l’Église et des oppositions, qui risquent de déboucher sur des blocages, des contradictions et des exclusions mutuelles. Cela pose aussi beaucoup de problèmes concrets : les personnes divorcées remariées, par exemple, ou les couples non mariés, quelle place auront-elles dans l’Eglise et dans ses institutions ? Cette situation engendre aussi une tension entre la théorie et la pratique, entre la réalité vécue et la doctrine. En plus de tout cela, il ne faudrait pas oublier le vécu quotidien des familles et des couples. Même dans des situations régulières, la vie familiale cause des tas de problèmes, en même temps qu’elle est source de grandes joies et de grand bonheur. Chaque famille, même la plus classique, est un peu une « histoire sacrée », parfois même un roman, avec la croissance des enfants, les aventures des adolescents, les hauts et les bas des parents, la présence des grands-parents, etc… Comment accompagner cette réalité quotidienne fondamentale pour tous ? Ce sont les problèmes classiques de la vie de famille, qui s’ajoutent aux nouveaux problèmes.


 


La solution du pape François : consulter les chrétiens


 


Pour porter tout cela en Eglise de façon ouverte et sans tabou, le pape François a eu l’idée de consulter les chrétiens en réunissant deux synodes consacrés à la famille, en octobre 2014 et en octobre 2015. Le premier était consacré surtout à la famille vue de l’intérieur, le second à la famille comme témoin de foi dans le monde. Le premier synode a comporté un côté extraordinaire : il a été préparé par un questionnaire envoyé à tous les chrétiens catholiques du monde. Chaque groupe, chaque personne même, pouvait y répondre ; les résultats ont été rassemblés par les évêques de chaque pays et ont été envoyés à Rome. Le pape a donc voulu créer un fonctionnement démocratique, une véritable consultation populaire des familles avant de commencer le synode. Par le fait même, il a aussi éclairé les évêques des différents pays sur la pensée et la mentalité de leurs fidèles. Le synode s’est bien déroulé, mais il a été marqué par une polarisation des points de vue : les uns plaidant pour une réaffirmation nette de la doctrine de l’Église sur la famille et le mariage ; les autres plaidant pour une modification des points de vue sur les situations irrégulières et une ouverture plus grande aux mentalités de notre temps. Une autre surprise du synode fut de découvrir que les problèmes et les questions n’étaient pas les mêmes suivant les continents. En Afrique par exemple, un problème central est celui de la polygamie ; c’est aussi le problème de la dissolution de la solidarité familiale traditionnelle dans les grandes villes, qui drainent une bonne partie de la population ; c’est le problème des familles monoparentales, avec la femme seule qui doit s’occuper des enfants ; c’est le problème de l’excision des jeunes filles dans des milieux traditionnels. En Amérique latine, c’est le problème de la corruption, qui arrache les jeunes de leurs familles pour les faire entrer dans des réseaux de drogue ou de violence. En Asie, spécialement au Moyen Orient, c’est le problème des réfugiés, des familles contraintes à l’exil, avec des parents séparés de leurs enfants. Un peu partout aussi on est confronté au problème de la précarité, avec des familles qui doivent s’épuiser à lutter contre la pauvreté et parfois laisser les enfants travailler avant l’âge requis. Ainsi on s’est rendu compte que les problèmes de la famille ne sont pas seulement liés aux mentalités nouvelles, à la technologie, à la psychologie, à l’émancipation de la femme et à l’autonomie des individus ; il y a aussi de graves problèmes économiques et sociaux qui handicapent la vie de la famille. En fait, grâce à la libération de la parole et à la préparation du synode par les chrétiens de la base, les débats se sont tenus sans tabous et ce fut un point positif. Les pères synodaux ont dressé un portrait de la famille dans le monde et dans toutes les cultures, comme on ne le fait jamais. On se demandait quand même comment le pape François allait faire la synthèse de tous ces apports.


Le deuxième synode, celui de 2015, avait aussi un côté extraordinaire : il précédait d’un mois l’ouverture de l’année sainte voulue par le pape François et consacrée au thème de la miséricorde. Le pape voulait donc faire de la miséricorde une ligne directrice de l’Église dans les années à venir et un critère de vie chrétienne. Le thème du synode était centré sur le rôle de la famille chrétienne dans le monde et sur son témoignage de foi. Il ne s’agissait pas de répéter ce qui avait été dit un an avant ni de donner des solutions immédiates aux problèmes concrets posés la première année. Il s’agissait surtout de donner un impact aux familles chrétiennes sur la vie du monde.


 


La synthèse du pape et sa touche personnelle : la miséricorde


 


Finalement, le pape a écrit un document officiel, une exhortation apostolique post-synodale, datée du 19 mars 2016, fête de saint Joseph, époux de Marie. La caractéristique de ce texte est qu’il reprend de manière fidèle et structurée les éléments des deux synodes, qui avaient été rédigés dans des conclusions officielles; mais le pape ajoute deux éléments personnels appréciables : le premier est qu’il regroupe sous forme de synthèse la totalité de la problématique de la famille et de l’amour ; pour cela, il crée des ajouts : relevons surtout le commentaire de l’hymne à l’amour de saint Paul (1 Corinthiens 13,4-7) dans le chapitre 4 et tout le chapitre 8, qui développe la notion de “morale en situation”. Le pape répond ainsi indirectement à différentes questions brûlantes comme la communion aux divorcés remariés ou la place des homosexuels dans l’Église. Le pape ne propose pas une attitude théorique à ce sujet, mais il cadre ces éléments dans une morale fondamentale, basée sur la miséricorde, l’accueil de la fragilité et le refus du jugement péremptoire ou de la condamnation. D’ailleurs, le ton est donné dès le titre : “La joie de l’amour”, “Amoris laetitia” : c’est un ton de confiance en l’amour. Parcourons brièvement le contenu des 9 chapitres de cette exhortation. On pourrait qu’elle est bâtie en trois volets, suivant la méthode voir-juger-agir. En effet, les deux premiers chapitres concernent le « voir » : voir l’enseignement de la Bible et voir la réalité actuelle. Les chapitres 3 et 4 donnent un positionnement et concernent le « juger » : l’un touche à l’enseignement récent de l’Église sur le mariage et l’autre approfondit la notion d’amour. Enfin les chapitres 5 à 9 donnent des pistes d’action : en matière d’accompagnement des familles dans l’Église, de fécondité, d’éducation des enfants, de fragilités de la vie de famille et de vie spirituelle en famille.


 


1. La famille dans la Bible : “l’image de Dieu est l’homme et la femme”


 


Le premier chapitre (§8-30) est consacré à la famille et au couple dans la Bible, y compris comme lieu d’éducation à la foi. “De manière surprenante, l’image de Dieu a comme parallèle explicatif justement le couple homme-femme : ‘Dieu créa l’homme à son image : à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa’ (Genèse 1,27)” (10).D’après la Bible, la famille est aussi un lieu de souffrance et de travail, et un lieu de don de soi. Un exemple frappant est celui de l’histoire de Joseph et de ses frères, racontée à la fin du livre de la Genèse. Par jalousie envers Joseph, ses frères le vendent comme esclave en Égypte et annoncent à leur père Jacob la mort de Joseph. Celui-ci arrivé en Égypte est le seul à pouvoir interpréter le songe du pharaon sur les sept vaches grasses et les sept vaches maigres. Il lui annonce que le pays va vivre sept années de récoltes abondantes et sept années de disette. Il faudra donc faire provision pour les années difficiles. Enthousiaste, le pharaon fait de Joseph son intendant. Joseph organise le pays en conséquence. Quand vient la famine, les frères de Joseph descendent en Égypte pour acheter du grain. Ils sont reçus par Joseph mais ne le reconnaissent pas. Celui-ci leur demande ce qu’ils ont fait de leur plus jeune frère, Benjamin. Il leur demande de le faire venir avant de leur donner du blé. Quand il arrive, Joseph est ému et laisse éclater ses sanglots : il se fait reconnaître par ses frères, leur pardonne et se réconcilie avec eux. Ainsi est née une nouvelle famille, qui n’est plus basée sur les liens du sang, mais sur l’amitié et le pardon. Ainsi peut naître le peuple d’Israël, qui descend des douze fils de Jacob. Cette famille renouvelée par l’amour, nous la voyons aussi dans le Nouveau Testament. Quand Jésus se fait interpeller (Mg 12,46-48) : « Ta mère et tes frères sont là qui te cherchent », il répond : « Qui sont ma mère et mes frères ? » Il montre ses disciples et dit : Voici ma mère et mes frères. Jésus veut aussi créer une nouvelle famille.


 


2. La famille au quotidien : “le stress” !


 


Le chapitre 2 (31-57) est intitulé “La réalité et les défis de la famille”. Il est consacré directement aux situations actuelles. Il parle en particulier des difficultés de la famille actuelle, dont le stress (33). Il fait même une autocritique de la manière idéaliste dont l’Église a présenté la famille (36). Il souligne la crédibilité de la famille dans la société (38), même si l’on vit une culture du provisoire : “Nous devons être reconnaissants pour le fait que la plupart des gens considèrent que les relations familiales doivent durer dans le temps et assurer le respect de l’autre” (38). Le pape rappelle que l’Église s’oppose aux États qui pratiquent l’obligation de la contraception, de la stérilisation et de l’avortement (42). Il épingle les problèmes d’habitat (44), ceux des migrations (46), des enfants nés hors mariage et des handicapés (47). Il valorise le respect de la personne âgée (48). Parmi les défis, le pape cite la transmission de la foi (50), la toxicomanie (51), la polygamie (53), la violence envers les femmes (54) et les abus de la théorie du gender (56).


 


3. La famille dans l’enseignement de l’Église : “grâce du sacrement” et “semences du Verbe”


 


Le chapitre 3 (58-88) est intitulé: “Le regard tourné vers Jésus: la vocation de la famille”. Il forme une synthèse de l’enseignement de l’Église sur la famille et sur le mariage. Il souligne l’apport de Jésus, de sa vie familiale et de sa parole (61-66), de son incarnation. Il rappelle l’enseignement de Jean-Paul II sur la famille, en particulier dans Familiaris consortio, exhortation apostolique de 1981. Il valorise le mariage comme sacrement (71), mais tient compte aussi des situations de cohabitation, qu’il appelle les semences du Verbe (76-79). Il aborde en outre la transmission de la vie et l’éducation des enfants (80-85).


 


4. La famille et l’amour : “mon mari ne me regarde pas”


 


Le chapitre 4 (89-164), “L’amour dans le mariage” développe le sens de l’amour. Il commence par une analyse serrée de l’hymne de saint Paul à l’amour (1 Co 13, 4-7), puis il l’applique au mariage: “Le mariage est une amitié qui intègre les caractéristiques de la passion, mais est toujours orientée vers une union de plus en plus stable et intense” (125). Le pape a quelques phrases très concrètes sur le regard: “Mon mari ne me regarde pas, il semble que pour lui je suis invisible. Regarde-moi quand je te parle !” (128). Les joies les plus intenses naissent quand on peut procurer du bonheur aux autres, comme dans le film “Le festin de Babette” (129) : première fois, je pense, qu’un pape cite un film dans une Exhortation apostolique! Il rappelle trois mots clés de la vie en couple: “S’il-vous-plaît, merci, pardon” (133). Il parle du dialogue, de l’amour-passion et de la dimension sexuelle : “la sexualité est un langage interpersonnel où l’autre est pris au sérieux, avec sa valeur sacrée et inviolable” (151). “L’érotisme le plus sain, tout en étant uni à une recherche de plaisir, présuppose la stupeur, et ainsi peut humaniser les impulsions” (151). Il sait que la sexualité peut devenir source de souffrance et de manipulation (154). On doit s’opposer donc à toute forme de soumission sexuelle (156). La virginité est aussi une forme d’amour car elle a la valeur symbolique de l’amour qui n’éprouve pas la nécessité de posséder l’autre” (161).


 


5. Famille et fécondité : “le mystère de la création”


 


Le chapitre 5, intitulé “L’amour qui devient fécond” (166-198) est centré sur le don de la vie et l’accueil de l’enfant. Il souligne l’expérience de la grossesse pour la femme : « la grossesse est une période difficile, mais aussi un temps merveilleux. La mère collabore avec Dieu afin que se produise de nouveau le miracle d’une vie nouvelle » (168). Le pape valorise aussi la paternité. Il envisage la fécondité élargie comme l’adoption, l’accueil des pauvres (183). Il aborde la condition des enfants et celle des personnes âgées (191). Il souligne l’importance de la mémoire historique des personnes âgées (193). Il développe l’expérience de la fraternité (194). Il n’oublie pas les situations telles que celles des familles monoparentales, des filles-mères, des handicapés et des malades.


 


6. La famille dans l’accompagnement pastoral : “la danse ne doit pas s’arrêter”


 


Le chapitre 6 s’intitule “Quelques perspectives pastorales” (199-258). Il aborde l’accompagnement des familles en paroisse et en Eglise. Il évoque la formation affective des séminaristes (203). Il balise l’accompagnement des fiancés et la préparation au mariage (205), y compris la préparation de la célébration. Il touche également à l’accompagnement des jeunes époux (217). Le pape évoque ses souvenirs personnels : “Je me rappelle un refrain qui disait que l’eau stagnante se corrompt, se gâte. C’est ce qui arrive quand la vie d’amour des premières années de mariage stagne, arrête d’être en mouvement, cesse d’avoir cette inquiétude qui la pousse en avant. La danse projetée en avant, avec cet amour jeune, la danse avec les yeux émerveillés pleins d’espérance, ne doit pas s’arrêter” (219). Je pense que le pape fait allusion ici au tango, la danse argentine par excellence ! Les crises marquent aussi la vie du couple (232), “elles font parties de sa dramatique beauté” (232). Il faut pouvoir accompagner les ruptures et les divorces (241). “Aux divorcés qui vivent une nouvelle union, il est important de faire sentir qu’ils font partie de l’Église, qu’ils ne sont pas excommuniés” (243). Il faut leur rendre plus accessibles les procédures pour la reconnaissance des cas de nullité de mariage (244). Attention de ne pas prendre les enfants en otages dans les cas de divorces, dit le pape (245). À propos des personnes de tendance homosexuelle, le pape reprend la déclaration des pères synodaux: “nous désirons rappeler que toute personne, doit être respectée dans sa dignité et accueillie avec respect, quelle que soit son orientation sexuelle” (250). Il rappelle aussi que les unions entre personnes homosexuelles ne peuvent pas être mises sur le même pied que le mariage (251). Il évoque les familles qui vivent un deuil et l’importance de se préparer à la mort, sachant que “la foi nous assure que le ressuscité ne nous abandonnera jamais” (256).


 


7. Famille et éducation des enfants : et même un mot sur “les jeux électroniques”


 


Le chapitre 7 s’intitule “Renforcer l’éducation des enfants” (259-290). Le pape souligne l’importance “des moments que nous passons avec eux en leur parlant avec simplicité et affection des choses importantes” (260). L’école est nécessaire mais ne remplace pas la famille (263). La famille est la première école des valeurs humaines (274). Concernant les jeux électroniques “il ne s’agit pas d’empêcher les enfants de jouer avec des dispositifs électroniques, mais de trouver la manière de générer en eux la capacité de faire des différences entre les diverses logiques et de ne pas appliquer la vitesse digitale à tout milieu de vie” (275). Il faut aussi former les enfants à l’éducation sexuelle (280-286) : « La pulsion sexuelle peut être cultivée dans un parcours de connaissance de soi et dans le développement d’une capacité de maîtrise de soi, qui peuvent aider à faire émerger des capacités précieuses de joie et de rencontre amoureuse ». L’éducation doit aussi permettre la transmission de la foi (287-290).


 


8. Les situations complexes : “accompagner la fragilité”


 


Le chapitre 8, qui est le plus original, s’intitule “Accompagner, discerner et intégrer la fragilité” (291-312). Le pape y parle en “je” régulièrement. Il s’agit dans ce chapitre de mettre en valeur une morale en situation, sur le terrain concret, une morale ancrée dans l’histoire humaine. Cette capacité de cerner les cas de conscience, qu’on appelle aussi la casuistique, est une spécialité des jésuites et manifestement, un terrain favori du pape. Il insiste sur la “gradualité en pastorale”, qui est une notion déjà développée par Jean-Paul II (295). Il montre que beaucoup de situations pratiques sont loin de l’idéal. Il insiste donc sur le discernement dans les situations “appelées irrégulières”. C’est le lieu de la pédagogie divine, dont parlait le synode (297). “Les divorcés qui vivent une nouvelle union, par exemple, peuvent se trouver dans des situations très diverses, qui ne doivent pas être cataloguées ou renfermées dans des affirmations trop rigides” (298). “La logique de l’intégration est la clé de leur accompagnement pastoral” (299).


 


Un double langage ?


Grâce à la rencontre pastorale concrète entre une personne et un pasteur, “on évite le risque qu’un certain discernement porte à penser que l’Église soutiendrait une double morale” (300) : le pape introduit donc ici la réponse à une objection et il valorise un élément qui lui est cher : la conversation et le dialogue comme base du comportement.


 


Les circonstances atténuantes


“L’Église possède une solide réflexion sur les conditionnements et les circonstances atténuantes” (301). “Un sujet, tout en connaissant bien la norme, peut se trouver dans des conditions concrètes qui ne lui permettent pas d’agir autrement ou de prendre d’autres décisions sans commettre une nouvelle faute” (301). “C’est pourquoi un jugement négatif sur une situation objective n’implique pas un jugement sur l’imputabilité ou sur la culpabilité de la personne impliquée” (302). Le pape se base sur saint Thomas d’Aquin, qui montre que, quand on passe du général au particulier, il règne toujours une certaine indétermination (304). “Il est possible que, dans une situation objective de péché, qui n’est pas subjectivement coupable ou pas totalement, on puisse vivre dans la grâce de Dieu, on puisse aimer et on puisse grandir dans la vie de grâce et de charité” (305).


 


Le blanc et le noir, ou ne pas juger


Le pape insiste sur la nécessité de dépasser une analyse manichéenne. “En croyant que tout est blanc ou noir, parfois nous enfermons le chemin de la grâce et de la croissance et nous décourageons des parcours de sanctification (305). “Dans n’importe quelle circonstance, face à ceux qui ont de la difficulté à vivre pleinement la loi divine, doit résonner l’invitation à parcourir la via caritatis. La charité fraternelle est la première loi des chrétiens” (306).


 


La prise en compte de la fragilité


Le pape réfléchit sur la notion de fragilité : “Je crois sincèrement que Jésus veut une Église attentive au bien que l’Esprit répand au milieu de la fragilité” (308). “Les pasteurs qui proposent l’idéal de l’évangile et la doctrine de l’Église aux fidèles doivent aussi les aider à assumer la logique de la compassion envers les personnes fragiles et éviter les persécutions ou les jugements trop durs et impatients. L’évangile lui-même nous demande de ne pas juger et de ne pas condamner (cf. Mt 7,1)” (308). “Nous sommes appelés à vivre de miséricorde (…). Ce n’est pas une proposition romantique ou une réponse faible face à l’amour de Dieu, qui toujours veut promouvoir les personnes, parce que ‘la poutre qui soutient la vie de l’Église est la miséricorde’” (310).


 


Pas une réflexion en chambre, mais une morale en conversation


Le pape fournit la clé herméneutique de son approche en écrivant : “Ceci fournit un cadre et un climat qui nous empêchent de développer une morale froide de bureau quand nous traitons les thèmes les plus délicats ; c’est un cadre qui nous place plutôt dans un contexte de discernement pastoral chargé d’amour miséricordieux, toujours disposé à comprendre, à pardonner, à accompagner, à espérer et surtout à intégrer” (312). “J’invite les fidèles qui vivent des situations complexes à s’approcher avec confiance dans une conversation avec leurs pasteurs ou avec des laïcs qui vivent dédiés au Seigneur (…). Et j’invite les pasteurs à écouter avec attention et sérénité, avec le désir sincère d’entrer dans le cœur du drame des personnes et de comprendre leur point de vue, pour les aider à vivre mieux et à reconnaître leur place dans l’Église” (312).


 


9. Famille et spiritualité : “certains ont accueilli des anges”


 


Le chapitre 9 est consacré à “La spiritualité conjugale et familiale” (313-325). Le pape écrit: “La présence du Seigneur habite dans la famille réelle et concrète, avec toutes ses souffrances, ses luttes, ses joies et son quotidien” (351). “Les moments de joie, le repos ou la fête, et aussi la sexualité, sont expérimentés comme une participation à la vie pleine de la résurrection du Christ” (317). Il est important d’avoir des moments de prière simples en famille. Il faut développer une spiritualité du soin, de la consolation et du stimulus (321). Cela comprend l’hospitalité : “c’est ainsi que certains ont accueilli des anges” (Hébreux 13,2) (324).


 


“Aucune famille n’est une réalité parfaite et confectionnée une fois pour toutes, mais elle requiert un développement graduel de sa propre capacité d’aimer” (325).


 


Ce sera le mot de la fin, et la phrase à méditer !


 


+ Jean-Pierre Delville,


Votre évêque.


 


 



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