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Homélie pour la translation des reliques de la Bienheureuse Marie-Thérèse Haze


Cathédrale de Liège, 29 avril 2017


Jean-Pierre Delville


 


Chères Frères et Sœurs,


 


La bienheureuse Marie-Thérèse Haze, que nous accompagnons aujourd’hui dans cette cathédrale, a entendu comme nous cet évangile (Jn 15,9-16) et l’a mis en pratique. Elle a entendu cette parole que Jésus lui adressait : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et établis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure ». Si nous sommes tous réunis ici, c’est parce que Marie-Thérèse s’est sentie choisie par Jésus et parce qu’elle a porté du fruit. Nous sommes un peu ce fruit que la bienheureuse Marie-Thérèse a porté. Ce fruit est unique au monde ; il est coloré, savoureux, aux goûts multiples, c’est un fruit vivant, qui prie, qui chante, qui danse ; c’est un fruit féminin et masculin ; c’est surtout un fruit qui est partagé, pour nourrir et désaltérer les plus démunis de notre monde et les plus souffrants ; c’est un fruit qui est donné et qui est démultiplié.


 


Mais d’où provient ce fruit ? La réponse a été donnée en 1833. Depuis des années Marie-Thérèse Haze, avec Virginie Soroge et d’autres, s’était mise au service des pauvres, dans la ville de Liège qui subissait la paupérisation, suite à la révolution industrielle, la prolétarisation du monde ouvrier et l’absence de services sociaux. Elles se sont intéressées aux femmes en difficulté et à leurs enfants : elles ont ouvert une école pour les pauvres dès 1824. Grâce à la révolution belge de 1830 et à la constitution de 1831, qui reconnaissait la liberté d’association, ces femmes pensent à devenir religieuses. Elles en reçoivent une confirmation en 1833 : elles se trouvaient dans la cour de la maison des carmélites, rue Hors-Château. Soudain leur apparaît, dans l’azur du ciel, une grande croix noire, ornée d’une couronne blanche aux crénelures bien distinctes. Elles interprètent cette vision de la croix comme le signe que leur association doit devenir une communauté religieuse : et cela fut concrétisé par les premiers vœux émis le 8 septembre 1833. Mais cette croix donne aussi le sens de cette communauté. Car elle comporte trois éléments : un bras horizontal, un bras vertical et une couronne tressée à l’intersection des deux bras. Que signifient ces trois éléments ? Je les appellerai la charité, la foi et l’espérance !


Le bras horizontal de la croix, c’est la charité, c’est le service et l’engagement gratuit pour les autres. Cela va apparaître dans le premier texte de la règle des sœurs, qui dit ceci[1] : « Le but de l’Institut est d’honorer l’humanité de Notre Seigneur Jésus-Christ dans ses membres faibles et souffrants. Les moyens extérieurs sont l’instruction des enfants, surtout des enfants pauvres, le soin des malades et autres œuvres de charité ». J’ajouterai un exemple concret. Quelques années plus tard, en 1841, Mère-Marie Thérèse est interpellée sur la situation dramatique de la prison des femmes de Liège, qui contient 300 détenues[2]. Personne ne veut s’en occuper parce que la situation est déplorable et l’appartement prévu pour la direction n’a même pas de fenêtre qui ferme. Marie-Thérèse réunit les sœurs, leur expose la situation et demande s’il y a des volontaires. Des dizaines de bras se lèvent. Quatre sœurs sont désignées et vont devenir les gérantes de la prison, faisant tout le travail de gardiennage, depuis le nettoyage jusqu’à la nourriture, en passant par l’accompagnement humain et spirituel. Non contentes de cela, les sœurs fondent en 1842 un refuge pour les sorties de prison, qui accueille bientôt 53 personnes. Elles sont vraiment à la base de notre système social par leurs initiatives courageuses. Elles lancent aussi des écoles pour jeunes filles ; ma mère y était allée pour ses études secondaires, à Cointe, et moi j’ai fréquenté l’école primaire d’Awans, où la section pour les filles avait été construite autrefois par les sœurs.


Le bras vertical de la croix, c’est l’inspiration religieuse, c’est la foi. Comme le dit le texte de la constitution : « Les moyens intérieurs [pour honorer Jésus-Christ] sont une tendre dévotion envers l’humanité et la passion de Notre Seigneur Jésus-Christ et de marcher à sa suite comme les saintes femmes de l’évangile ; puis en parfaite confiance en la Ste Vierge, Notre-Dame des Douleurs […]. Très souvent les sœurs se transporteront en esprit au Calvaire : là en compagnie de la Ste Vierge, de S. Jean et de ste Madeleine, elles contempleront leur créateur suspendu entre le ciel et la terre, afin de comprendre par là quel doit être leur dévouement et leur amour envers un Dieu qui les a aimés à un tel point ». Il s’agit de puiser sa force à l’amour de Dieu en suivant Jésus, comme les femmes qui étaient au pied de la croix. Il s’agit de se laisser inspirer par la parole de l’évangile : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour ». Cela suppose une vie de prière et d’étude de l’évangile. C’est le sens même d’une vocation à la vie consacrée. Cependant, il fallut du temps pour que cette vocation soit reconnue, car le pape Grégoire XVI était contraire à l’idée d’une congrégation de sœurs qui s’engagent dans le social ; pour lui, la religieuse devait être contemplative et cloîtrée. Mais son successeur, le bx Pie IX, pensait autrement et l’évêque de Liège, Mgr Corneille Van Bommel obtint de lui en 1851 la reconnaissance pontificale de la congrégation.


Enfin, il y a la couronne sur la croix. Que représente-t-elle ? Pour moi, c’est l’espérance, la confiance dans le futur et dans la victoire du bien sur le mal. C’est l’espérance du royaume de Dieu, qui est en gestation dans notre monde, c’est la résurrection. Pour cela, avec cette force d’espérance et de conviction qui la caractérisent, la bienheureuse Marie-Thérèse Haze n’hésita pas à fonder des maisons à l’étranger, en particulier en 1851, en Allemagne, à Düsseldorf, la ville qui avait donné asile à sa famille après la Révolution liégeoise et l’écroulement de la principauté en 1795. Et puis surtout à Karachi, en Inde, aujourd’hui au Pakistan, où il y avait un grand besoin d’éducation des jeunes filles ; les sœurs y arrivèrent en 1862, puis elles allèrent à Bombay, puis à Calcutta, puis à Cheybessa, où elles soignèrent les lépreux. Quand la sœur Marie-Thérèse décéda en 1876, sa congrégation comptait 700 sœurs dans le monde et avait construit de nombreux établissements de soin et d’éducation. Voilà la couronne, voilà le royaume de Dieu en marche, dans un esprit de paix et de réconciliation entre les cultures et les nations. Que cela nous invite à avoir une pensée pour le pape François, qui visite aujourd’hui l’Égypte dans un esprit de foi et de dialogue entre religions.


Chers Frères et Sœurs, telle est la personne extraordinaire dont nous accueillons le corps aujourd’hui en notre cathédrale. Il va sans dire que son exemple et son action nous impressionnent et nous stimulent. C’est ce que j’ai appelé la modernité de la bienheureuse Marie-Thérèse Haze. À la lumière de sa vie et grâce à son intercession, prions pour que sa charité, sa foi et son espérance nous animent aujourd’hui. Je conclurai en reprenant les mots de Jésus dans l’évangile de ce jour : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite. » Amen ! Alleluia !


 


+ Mgr Jean-Pierre Delville,


Evêque de Liège.


 


 


 






[1]Louis Humblet, La vénérable Mère Marie-Thérèse Haze, Liège, 1924, p. 68.




[2]Louis Humblet, La vénérable Mère Marie-Thérèse Haze, Liège, 1924, p. 116 sv.





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