Notre évêque nous parle

Tous les éditos > La personne fragile et l’esprit évangélique Conférence donnée à Wépion pour les 40 ans de l’ACIS (Association chrétienne des institutions sociales et de santé) (24/04/2015)


Un service, comme celui que rend l’ACIS aux personnes âgées, aux personnes en situation de handicap, aux jeunes placés par le juge, aux patients psychiatriques, aux femmes en difficulté, aux bébés en crèche, aux élèves en école spécialisée, une tel service n’est pas seulement une entreprise et une organisation. Ce service est porté par une motivation et par une spiritualité, qui lui donnent une vision et une espérance. Dans tous ces cas, les collaborateurs de l’ACIS aident ces personnes à avancer petit à petit vers un mieux, physique ou mental. Il s’agit de communiquer une force morale et une sérénité de vie à travers les soins qu’on accorde au physique et au corporel. On peut ainsi développer des projets humains pour chacun. Tous les bénéficiaires de l’ACIS sont en situation de fragilité et ont besoin d'espoir pour avancer. Parfois des personnes sont dans des situations sans issue et les collaborateurs de l’ACIS doutent de ce qu’ils sont capables de faire ; parfois les situations évoluent positivement et l’on a la joie de voir une personne se rétablir progressivement.


 


Pour s’investir ainsi au service de l’autre dans sa fragilité, on a besoin d’un esprit qui nous porte et qui nous transmet une expérience riche de sens. On n’est pas livré à sa seule volonté individuelle, on a besoin de solidarité. C’est ici que l’évangile vient rencontrer nos limites et vient féconder nos capacités. Là où, à taille humaine, on ne voit pas d’avenir, l’évangile jette une lumière nouvelle et donne à la vie une plénitude inattendue.


 


Prenons l’exemple des personnes âgées. Deux d’entre elles, Siméon et Anne, accueillent l’enfant Jésus, quand il est présenté au temple de Jérusalem par Marie et Joseph, quarante jours après sa naissance. L’étonnant avec ces personnes âgées, c’est qu’elles voient au-delà des apparences et reconnaissent dans ce petit enfant une identité profonde et inconnue, qu’ils révèlent autour d’eux en présence des parents Marie et Joseph (Luc 1,29-38). Siméon a le sentiment d’avoir alors accompli le but de sa vie et il s’exclame dans sa prière : « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix selon ta parole. Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples ». Cette prière est celle d’une espérance, qui s’accomplit à un âge avancé de la vie et qui permet d’affronter sereinement la mort. Et Anne avait, dit l’évangéliste, 84 ans accomplis quand elle rencontra Jésus, elle qui priait dans le temple jour et nuit. Éclairée par sa prière, « elle se mit à parler de l’enfant à tous ceux qui attendaient la libération de Jérusalem ». Cette femme âgée prend la parole en public, et s’attache à travailler à la libération du peuple juif. Ainsi à un âge avancé, on peut être sensible à la réalité de son temps, faire preuve de discernement et continuer à porter les destinées de son peuple. Cela ne demande pas des forces physiques, mais représente une force morale, qui est donnée dans la prière.


 


Chaque personne âgée peut prier et s’unir ainsi aux autres et à Dieu, comme faisait cette prophétesse Anne. Par la prière, la personne porte aussi un regard sur elle-même et confie à Dieu sa propre vie, dans un sens de l’abandon et du don de soi ; la prière nourrit la sérénité. Par la prière, l’attention aux autres est aiguisée et l’attitude de service se développe. La prière ouvre les cœurs à l’action de Dieu. Elle participe à la libération du monde, par rapport aux injustices et au mal qu’on y trouve.


 


L’ACIS prend en charge bien des personnes fragiles. C’est un défi que l’humanité relève depuis tout temps. J’ai lu quelque part qu’une chose qui distinguait l’homme de l’animal, c’est que l’homme s’occupe des plus faibles de sa famille ou de sa tribu. Avec l’humanité, on n’est plus dans la logique du plus fort qui survit et du faible qui périt, mais dans la logique du souci du faible, à commencer par le souci de l’enfant. L’éducation d’un enfant est incroyablement longue par rapport à l’éducation d’un jeune animal. L’enfant reste fragile et dépendant pendant de nombreuses années. Tout cela stimule chaque société à trouver de nouveaux moyens pour protéger l’être faible. Dans cette évolution, Jésus représente une étape décisive. Face à la dureté de la société de son temps, Jésus enfreint les tabous et ouvre de nouvelles portes. Ainsi par rapport aux lépreux, qu’on était obligé de tenir à l’écart, loin de la société, Jésus n’hésite pas à entrer en relation, à les toucher. Ainsi il les purifie, c’est-à-dire qu’il ne les considère pas comme des impurs, des intouchables, et il va jusqu’à les guérir ; il les réintègre ainsi dans la société (Matthieu 8,1-4). Quant aux maladies mentales, dont on pensait alors qu’elles étaient des possessions d’esprits mauvais, Jésus les affronte aussi. Je pense en particulier à cet homme dangereux qui habitait un cimetière et qu’il avait fallu lier parce qu’il se mutilait. Il injurie Jésus qui passe par là. Puis Jésus parle avec lui, il entame un contact amical, et finalement la personne est guérie (Luc 8,26-39). C’est ainsi que Jésus s’est créé une réputation de guérisseur et qu’on lui amenait les malades de toute une région (Matthieu 8,17). C’est un fait historiquement avéré, puisque même les ennemis de Jésus ne contestaient pas ces guérisons ; ce qu’ils contestaient c’est que ces guérisons se fassent au nom de Dieu ; ils y voyaient plutôt des actes sensationnels fait au nom de Satan et destinés à tromper l’opinion publique. Les discussions sur les thérapies et les guérisons ne datent pas d’aujourd’hui ! Ce qui frappe donc chez Jésus, c’est sa volonté de ne rompre le contact avec aucune des personnes fragiles et de favoriser au contraire l’attention qu’on leur porte. Il dira à ses disciples de faire de même. Il les envoie en mission et leur dit en particulier : Guérissez les malades ! Et quand les disciples reviennent, ils racontent avec émerveillement à Jésus les guérisons qu’ils ont obtenues (Luc 10,1-20). Magie ? Miracles inexplicables ? Je dirai plutôt miracle de l’amitié, miracle d’un nouveau regard, miracle d’une nouvelle approche, miracle de la fraternité, miracle d’une nouvelle spiritualité, d’une nouvelle ouverture à Dieu. Car en Jésus, le visage de Dieu devient celui du plus faible. Et le geste d’amour fait au plus faible acquiert une valeur nouvelle : « Ce que vous aurez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait », dit Jésus (Matthieu 25,40). Ne fût-ce que donner un verre d’eau (Mt 10,42). Et cela nous savons que c’est le B A BA de l’assistance. Encore faut-il prendre le temps et avoir le regard attentif pour le réaliser. C’est ainsi que les chrétiens quand ils seront devenus nombreux dans la société vont inventer la notion d’hôpital. C’est saint Basile qui inaugure cette initiative à Césarée où il était évêque au 4e siècle. Par la suite les initiatives vont se multiplier, en particulier au moyen âge. Chaque ville va créer son hôpital : à Liège, on connaît ainsi l’hospice de Cornillon, à Namur celui de S.-Gilles, à Huy celui de Saint-Jacques,… Et à l’heure actuelle le service s’est diversifié, comme tout ce que nous voyons à l’ACIS. Quant on entreprend d’y développer des projets humains, cela signifie aussi qu’on aide son prochain, et qu’on l'aide à donner du sens à sa vie. Cette volonté tournée vers l'autre, vers le bénéficiaire fragilisé, vers les familles, mais aussi vers le collègue, avec écoute et respect, est une manière très concrète de construire l'humanité que recherche l'ACIS dans ses projets. Merci donc à chacun pour tout ce qu’il construit dans cette perspective. Et bon vent à l’ACIS pour ses quarante prochaines années !



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