Notre évêque nous parle

Tous les éditos > Mercredi des cendres - Homélie de Mgr Jean-Pierre Delville : La miséricorde sauve le monde (10/02/2016)


Chers Frères et Sœurs,


 


 


« Prescrivez un jeûne sacré, annoncez une fête solennelle, réunissez le peuple ! » Cette invitation du prophète Joël (Jl 2,15-16), nous l’accomplissons en ce premier jour du Carême. Nous avons voulu quitter notre maison pour nous rassembler en un jour de jeûne, dans l’attente d’une fête et dans la joie de la communauté. Le carême nous réunit pour que brisions la banalité du quotidien et que nous entrions dans une vie nouvelle.


 


On brise la banalité du quotidien en jeûnant, c’est-à-dire en mangeant moins et autrement que d’habitude, en faisant sentir notre faim, la faim du corps étant l’image de la faim intérieure, la faim d’un vrai bonheur.  Ce jeûne en effet est l’image matérielle d’une conversion spirituelle. « Revenez à moi de tout votre cœur ! », dit Dieu d’après le prophète Joël (Jl 2,12). Ce retour à Dieu est donc personnel parce qu’il doit impliquer la totalité de notre cœur, c’est-à-dire qu’il doit créer en nous une unité intérieure, qui fait que notre cœur ne sera pas divisé.


Ce retour à Dieu est aussi une démarche communautaire. Le prophète demande de réunir les jeunes et les vieux, et même les petits enfants et les jeunes couples (Jl 2, 16). Chacun doit sortir de sa maison, même s’il a de bonnes raisons d’y rester, pour cause de santé ou d’invalidité ou d’indisponibilité. On doit entrer par le portail du temple et se tenir devant l’autel, avec les prêtres. De même aujourd’hui vous êtes entrés dans cette cathédrale par la porte sainte et vous vous tenez devant l’autel. Et dans cet espace privilégié, nous sommes invités à demander pardon au Seigneur : « Pitié Seigneur pour ton peuple ! » Pitié, parce que nous sommes faibles et notre témoignage est faible dans la société, au point que les gens doutent de Dieu. Comme écrit Joël : Faudra-t-il qu’on dise : « Où donc est leur Dieu ? » (Jl 2,17). Déjà à cette époque, sept siècles avant le Christ, on doutait de Dieu ! Aujourd’hui aussi, on doute de Dieu.


Mais Dieu n’est pas mort. Au contraire il apparaît bien vivant. Il est un Dieu qui bouge et qui vibre face à l’humanité. Il n’est pas un Dieu impassible perdu dans les cieux. Il est, dit Joël, « tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour, renonçant au châtiment » (Jl 2,13). Il y a dans cette phrase les trois mots hébreux qui ont été traduits plus tard en latin par « miséricordieux » : le mot hanun, qui signifie « tendre » et qui fait allusion à la clémence de Dieu ; le mot rahum, qui signifie « miséricordieux » et qui fait allusion à la compassion de Dieu et à son sentiment de pitié ; et le mot hesed, qui signifie sa fidélité. Tous ces mots évoquent une histoire d’amour : la clémence suppose qu’il y a eu un délit, puis que le juge s’est montré clément. La compassion suppose qu’il y a eu souffrance, puis qu’on a voulu souffrir avec celui qui souffre. Le mot fidélité suppose qu’il y a une continuité dans l’amour. Cette histoire d’amour qui se développe en Dieu est accentuée par les deux autres expressions employées par le prophète Joël : Dieu est « lent à la colère » et « renonçant au châtiment ». Ces deux expressions évoquent une histoire de dispute qui débouche sur la colère, puis un apaisement de la colère et un changement d’avis en Dieu : il renonce au châtiment, il se reprend, il se convertit. Ainsi nous découvrons que la conversion vaut aussi pour Dieu et pas seulement pour nous.


C’est la grande découverte de ce début de Carême : Dieu se convertit ! Oserais-je dire qu’il devient meilleur ? En tout cas il devient meilleur envers nous, puisqu’il renonce au châtiment. Dès lors, quant à nous, ne devrions-nous pas aussi devenir meilleurs envers les autres ? Et devenir meilleurs envers Dieu ? « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux ». Cette phrase-clé de notre jubilé résonne d’une manière nouvelle en ce jour où nous découvrons que la miséricorde, c’est une histoire d’amour qui se développe en nous, mais qui se développe aussi en Dieu. C’est ainsi que l’ancienne version arabe de la Bible a traduit ce verset de Joël 2,13 par une paraphrase : « La puissance de Dieu, c’est sa grande miséricorde ».


 


C’est pourquoi la miséricorde sauve le monde, car elle est plus puissante que la violence. Dès lors, nous chrétiens, sommes appelés à être des sentinelles de miséricorde et de paix, sur nos lieux de vie et de travail. Il nous est demandé de veiller, pour que nos coeurs ne cèdent pas à la tentation de l’égoïsme et de la violence. Le jeûne, la prière et l’aumône que Jésus nous recommandent sont des outils qui nous transforment en sentinelles attentives pour que nous ne sombrions pas dans la résignation face aux souffrances du monde ; pour que s’éloigne la torpeur de l’acquiescement au mal qui continue d’opprimer le monde ; pour que soit éradiquée la somnolence du réalisme paresseux qui nous replie sur nous-mêmes et sur nos propres intérêts.


 


Nous allons recevoir les cendres sur notre front. Elles sont le signe de notre fragilité et de la limite de toute chose matérielle. Mais elles nous invitent à nous convertir et à croire à la bonne nouvelle d’un Dieu miséricordieux, qui se convertit à nous, qui se tourne vers nous et qui nous rassemble de tous horizons et de toutes conditions pour un salut éternel. La miséricorde sauve le monde !


 


Amen !


 


+ Mgr Jean-Pierre Delville


Votre évêque



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