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Tous les éditos > Homélie du mercredi des Cendres de Mgr Delville de ce 1 mars 2017 à la cathédrale Saint-Paul de Liège (01/03/2017)


Mercredi des cendres, 1er mars 2017


Homélie de Mgr Jean-Pierre Delville


Cathédrale de Liège


 


Personnel et spirituel, écologique et économique : les multiples facettes du jeûne de carême


 


 


Chers Frères et Sœurs,


 


Nous entrons dans le carême, mais rien dans la rue ne nous l’indique : pas de décoration, pas de show à la TV, pas de produit commercial. C’est un temps discret, qui va un peu à contre-courant du temps de la société, et surtout de la société de consommation.  Le mercredi des cendres fait beaucoup moins de bruit que le carnaval !


 


Le message de Jésus, d’après l’évangile de Matthieu (Mt 6, 1-16), va dans le même sens : « Quand tu fais l’aumône, ne fais pas sonner la trompette devant toi ». « Quand vous priez, ne soyez pas comme ceux qui aiment à se tenir debout dans les synagogues et aux carrefours pour bien se montrer aux hommes ». « Quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage ; ainsi ton jeûne ne sera pas connu des hommes ».


 


Cette année les évêques de Belgique publient une lettre à l’occasion du Carême. Elle est destinée surtout au 4e dimanche de Carême et s’intitule Populorum communio – La communion des peuples. Elle insiste sur l’engagement social du chrétien et son devoir de solidarité avec les plus pauvres. Je viendrai en parler à la cathédrale le 26 mars prochain, 4e dimanche de carême. Cependant dès aujourd’hui je voudrais souligner un élément qui est ciblé dans la conclusion de cette lettre : cet élément, c’est le jeûne.


 


« Le jeûne est libérateur, disent d’abord les évêques, car il débarrasse de tout ce qui est superflu. Il est une forme de contestation et de protestation contre une culture qui nous provoque à croire que le sens de la vie est de posséder. Et le jeûne peut être un chemin de dépouillement. » C’est donc la dimension personnelle du jeûne qui est mise en valeur. Le jeûne, le contrôle de notre nourriture, est une manière de contrôler notre vie pour qu’elle ne soit pas trop centrée sur la possession, sur l’avoir. C’est une tentation constante de l’être humain, celle d’avoir toujours plus. On le constate dans notre monde : il y a souvent une tentation de gagner plus d’argent et beaucoup de corruption provient de cette tentation. Cela entraîne de l’exploitation et des injustices. Jeûner, ce n’est pas seulement limiter notre nourriture ; c’est aussi limiter notre orgueil, notre prétention, notre ego. Cette privation, cette ascèse, est aussi une démarche de vérité, de purification intérieure. Cela nous éloigne de la comédie que nous avons parfois tendance à jouer avec nous-mêmes, cela nous libère du spectacle que nous donnons de nous-mêmes en public, cela nous ouvre les yeux sur nos vraies motivations dans la vie. Et ainsi le jeûne, en nous décentrant de nous-mêmes, nous recentre vers Dieu. Il nous invite à faire confiance à quelqu’un d’autre que nous, à ne pas tabler toujours sur nos propres forces. Il nous ouvre à la prière et à la confiance en la miséricorde de Dieu.


 


Ensuite les évêques évoquent la dimension écologique du jeûne : « Jeûner, écrivent-ils, c’est devenir plus humain, plus solidaire et plus soucieux de notre terre. C’est vivre selon une éthique de la sobriété qui crée un espace pour le bien vivre. » Cette dimension écologique du jeûne apparaît davantage aujourd’hui qu’autrefois. Désormais, nous savons que nous ne pouvons pas épuiser les ressources énergétiques de la planète. Nous savons que nous devons limiter notre consommation d’énergie ; l’eau désormais s’appelle l’or bleu, parce qu’elle est précieuse plus que nous ne croyons. Nous devenons conscients qu’il faut respecter la nature, et subitement le mot de « création » est de nouveau pris au sérieux. Il évoque le mystère de la nature, dont nous ne sommes pas les maîtres ni les créateurs. Il évoque aussi notre responsabilité collective du monde et la nécessité d’une communion des peuples pour le gérer. Comme dit Jésus : « Quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage ». Le jeûne ne signifie pas le mépris du corps amis au contraire le soin du corps. Ainsi la dimension écologique du jeûne nous invite-t-elle à prendre soin de toute la terre comme on prend soin de son propre corps.


 


Enfin, ajoutent les évêques, « Jeûner, c’est changer, se changer soi-même, pour se rendre solidaire, pour partager, spécialement avec les hommes et les femmes qui luttent pour améliorer les conditions de vie de leurs familles, de leurs communautés, de leurs pays et, par-là, celles de l’humanité toute entière. » Ici, les évêques ont souligné la dimension sociale, économique et politique, du jeûne. Le jeûne est lié à l’aumône, d’après Jésus dans l’évangile d’aujourd’hui. Jeûner, c’est le signe qu’on peut partager ; c’est, en termes modernes, le signe qu’on croit en une justice sociale, qu’on crée une solidarité pour construire un monde meilleur, qu’on respecte l’autre qui est étranger et qu’on travaille à un monde réconcilié, à une communion des peuples.


 


Le Carême est donc une épreuve de vérité, pour nous et pour notre monde. Il nous purifie. Comme le répète Jésus : « Quand tu pries, retire toi au fond de la maison, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret. Ton Père voit ce que tu fais dans le secret, il te le revaudra ». Il ne s’agit pas ici d’un œil inquisiteur de Dieu ; il s’agit d’un œil qui fait la vérité sur nos vies, qui nous aide à être sincères avec nous-mêmes.


 


Frères et Sœurs, remercions le Seigneur qui nous donne ce temps privilégié, ce jeûne de notre orgueil, de notre égoïsme, de nos richesses, de notre consommation ; un tel jeûne nous ouvre à la relation vraie avec Dieu, avec les autres, avec le monde et avec nous-mêmes. « Convertis-toi et crois à l’évangile », nous dira le prêtre quand il imposera les cendres sur notre front. Elles sont le signe de notre jeûne et de notre conversion.


Qu’elles nous ouvrent à la joie de l’évangile et à la vérité de la relation à Dieu ! Bon carême à tous !


Amen !


 


+ Mgr Jean-Pierre Delville,


Votre évêque.



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