Notre évêque nous parle

Tous les éditos > Vivre la relation au malade sur les traces de sainte Bernadette - XXVe Journée mondiale du malade du 13 février 2017 à Glain (15/02/2017)


 


Vivre la relation au malade sur les traces de sainte Bernadette


 


XXVe Journée mondiale du malade


(Glain, 13 février 2016)


Visiteurs de malades et aumôniers d’hôpital


 


Jean-Pierre Delville, évêque de Liège


 


 


Chers Frères et Sœurs,


Le pape François nous adresse un message pour la XXVe Journée mondiale du malade. Il la date du 11 février 2017, ce qui est le jour anniversaire de la première apparition de Notre-Dame de Lourdes à Bernadette Soubirous en 1858. Comme il l’écrit dans l’introduction : « Cette journée constitue une occasion d’attention spéciale à la condition des malades et, plus spécialement de ceux qui souffrent ; et en même temps elle invite ceux qui se prodiguent en leur faveur, à commencer par les proches, le personnel de santé et les bénévoles, à rendre grâce pour la vocation reçue du Seigneur d’accompagner les frères malades. En outre, cette occasion renouvelle dans l’Église la vigueur spirituelle pour développer toujours mieux cette part fondamentale de sa mission, qui comprend le service envers les derniers, les infirmes, les souffrants, les exclus et les marginaux ».


 


1. Une journée consacrée aux malades : c’est l’occasion de rendre grâces pour la vocation reçue du Seigneur. « Je désire exprimer ma proximité à vous, Frères et Sœurs qui vivez m’expérience de ma souffrance, et à vos familles ; comme à tous ceux qui agissent pour votre soulagement, votre traitement et votre bien-être quotidien », écrit le pape (p. 2).


 


2. Une prise en compte de la personne faible : c’est le cas de Bernadette qui a été prise en compte par Marie. « Bernadette, pauvre, analphabète et malade, se sent regardée par Marie comme une personne ». « Les infirmes ont leur inaliénable dignité et ne deviennent jamais de simples objets, même si parfois ils peuvent sembler seulement passifs », écrit le pape (p. 2).


Soulignons en effet un aspect interpellant de la vie de Bernadette : sa pauvreté, celle de sa famille et de son milieu. Ses parents perdent en 1854 le moulin qui les faisait vivre. La famille doit chercher un abri dans une pièce insalubre, une ancienne prison, qu’on appelait ‘le cachot’. Bernadette est illettrée. Elle n’est pas en bonne santé ; elle est asthmatique et elle a des problèmes d’estomac.


Voulant être utile, le matin du jeudi 11 février 1858, vers 11 h., elle décide de sortir à la rivière, le Gave, avec sa sœur Louise et une amie, Jeanne Abadie, pour y chercher des branches et des os.


Elle n’ose pas traverser l’eau derrière ses deux compagnes. Elle se décide enfin à se déchausser et à enlever ses bas. Et à ce moment, comme elle le racontera plus tard : « j’entends un bruit comme si ç’eut été un coup de vent[1] ». Bernadette voit alors « quelque chose de blanc ayant la forme d’une dame[2] », souriante, qui écarte les bras, en s’inclinant dans un geste d’accueil.


Bernadette se frotte les yeux. Elle prend son chapelet, se met à genoux mais se sent paralysée. Elle ressent une grande joie. « Aussitôt que j’eus fait le signe de croix, le grand saisissement que j’éprouvais disparut ».


Lors de l’apparition du dimanche 14 février, Bernadette voit l’apparition ; les autres compagnes, pas. « Elle me regardait comme une personne qui parle à une autre personne », dira-t-elle plus tard[3].


La vision transfigure Bernadette. Elle lui donne une personnalité plus ferme. Elle lui procure au moment même une grande joie intérieure, mais aussi des sentiments de tristesse en lien avec les souffrances des gens.


Nous avons besoin de lumière dans la vie ; nous ne savons pas toujours où la trouver ni ce qu’elle signifie. Dans la prière, nous voyons les choses autrement. La vie apparaît avec un sens, on a une vision des choses[4].


Ainsi, vous qui êtes visiteurs de malades ou aumôniers d’hôpital vous êtes comme Marie qui regarde Bernadette. Vous regardez le malade avec attention et vous lui permettez d’être une personne à part entière. Vous lui donnez de la dignité et vous l’aidez à mûrir et à grandir dans la foi.


 


3. À partir des 8e et 9e apparitions (24 et 25 février 1858), apparaît le thème de la compassion avec les souffrants et les pauvres. Bernadette « offre sa vie pour le salut de l’humanité ». A la 8e apparition, la Vierge dit à Bernadette[5] : « Vous prierez Dieu pour la conversion des pécheurs (Que pregaratz Diu enta ra conversion deds pecadors) ». Bernadette est donc subitement emmenée dans un nouvel état de conscience : celui du mal qui se commet dans le monde. Elle voit désormais beaucoup plus loin que sa simple vie personnelle et sa propre situation. Elle est amenée à un plan supérieur, un niveau d’union avec toute l’humanité. Elle s’occupe du bien des autres.


Cela débouche même sur des guérisons. Une première guérison se produit le 1er mars 1858. Catherine Latapie est guérie d’une luxure à l’épaule et de deux doigts paralysés suite à un accident[6]. Le 4 mars 1858, à la 15e apparition, une mal voyante est guérie[7]. Beaucoup de gens avaient demandé à Bernadette de prier pour eux[8].


Nous aussi, nous sommes invités à ce sentiment de conscience du mal qui se produit dans le monde et de l’injustice que cela génère. Nous sommes invités à manifester notre sensibilité, notre tristesse, pour ces situations. Nous sommes invités à des gestes de pénitence en union avec le monde souffrant. Dès lors, nous sommes invités aussi à nous salir les mains, à nous engager au service des pauvres de ce monde, à nous sentir proches de ceux qui souffrent. Cette compassion est porteuse de salut en union avec la compassion du Christ pour nous[9]. Elle est même porteuse de guérison.


Cette compassion de Bernadette nous invite aussi à être proches des malades et des personnes âgées que nous rencontrons. Car c’est en eux que le Seigneur se manifeste à nous, c’est eux qui nous rappellent la force de Dieu dans la faiblesse. La foi, c’est de commencer, c’est de faire le premier pas, comme Bernadette. Le Seigneur fera le reste en créant en nos cœurs et dans les cœurs des pauvres une nouvelle vision, une nouvelle perspective de vie. Le Seigneur accorde la guérison des corps et des cœurs : c’est le miracle inattendu de Lourdes ; c’est aussi un miracle inattendu dans notre vie, quand nous découvrons qu’un malade va mieux.


 


4. C’est une expérience de la miséricorde de Dieu vis-à-vis des fragiles.


Ces événements viennent de la miséricorde de Dieu. La source de la guérison et de la compassion, c’est Dieu. C’est pourquoi Bernadette prie, pour la guérison des malades comme pour rendre grâces.


Ainsi le Seigneur se donne à nous, par l’intermédiaire de Marie. Il nous sourit, il veut être notre ami. Bernadette répond par la prière. Sa prière se fait à l’exemple de la prière de Marie, elle suit les gestes de Marie : c’est pour nous dire que Marie nous apprend à prier, à nous tourner vers Dieu et pas seulement vers nous mêmes. Souvent dans nos problèmes quotidiens, nous nous centrons sur nous mêmes, sur ce que nous devons faire, sur nos malaises, nos ennuis, sur nos problèmes familiaux, sur nos préoccupations professionnelles. Marie, elle, tourne notre regard dans un autre sens : elle le tourne vers Dieu, dans la prière.


Nous aussi dans notre proximité avec les malades, nous découvrons que Dieu agit par nous et en eux. Sa miséricorde nous inspire et nous éclaire, surtout quand nous sommes hésitants et anxieux.


 


5. C’est une expérience d’Église


Bernadette a vécu progressivement une expérience d’Église. Des gens se sont joints à elle pour prier. Des malades ont été conduits et ont fait l’objet de considération de toute la communauté. Par la communauté, le salut se communique et les guérisons se sont réalisées.


La foi est porteuse de salut, ce salut se communique ; nous pouvons en être les artisans. Nous le constatons à Lourdes : les malades sont soulagés par notre amour, c’est une guérison intérieure ; et le soin des malades guérit intérieurement les bien portants. Le Seigneur guérit nos âmes et nous apporte la paix. Celle-ci rayonne de nos cœurs à destination du monde entier[10]. À voir le nombre de malades qui retrouvent le sourire à Lourdes, grâce à l’amitié qui se dispense autour d’eux, je me dis que, s’il fallait « inventer » un lieu comme Lourdes, personne ne serait capable de le construire. Qui pourrait mobiliser une telle somme d’énergie, de force et d’amitié ? Il a fallu le mystère d’une apparition à une adolescente pour que cette somme de bienfaits et de guérison intérieure ou extérieure puisse exister. Lourdes est un miracle quotidien. Voilà le sens des bains de Lourdes et de la guérison que chacun peut y expérimenter.


Nous de même, nous rencontrons les malades dans un cadre d’Église. Nous sommes envoyés et nous représentons la communauté chrétienne dans la solidarité pour le plus faible. Nous travaillons en équipe et nous nous encourageons les uns les autres, nous nous portons mutuellement.


 


6. La reconnaissance vis-à-vis de Marie : « Je suis l’Immaculée Conception » (16e apparition) (25 mars 1858)


C’est le 25 mars 1858, jour de l’Annonciation, que Bernadette découvre l’identité de la vision. Bernadette n’avait plus eu d’apparition entre le 4 et le 25 mars. Mais le jour de la fête, elle se sent pressée de se rendre à la grotte. Elle décide de demander à la dame son identité et lui dit : « Mademisello, boulet avoué la boulentat de me disé que es, s’il bou plait ? (Mademoiselle, voulez-vous avoir la volonté de me dire qui vous êtes, s’il vous plaît ?) ».  Elle reçoit comme réponse : « Que soy era Immaculada Councepciou » (Je suis l’Immaculée Conception) »[11]. Bernadette ne comprend pas le sens des mots « Immaculée Conception ». Elle ne connaissait pas la définition de Pie IX de 1854 à ce sujet, n’ayant pas encore suivi le catéchisme. Elle fit l’effort de retenir ce mot pour le transmettre ensuite. La phrase qu’elle transmet va plus loin que le discours du pape. Celui-ci parlait de l’immaculée conception de Marie comme d’une étape particulière de la vie de Marie. Mais à Lourdes, ce concept devient un prénom, présenté à la première personne, en « je ». Marie s’applique ce concept comme un qualificatif qui la définit. C’est nouveau. Elle relie davantage son statut à celui de la création en général. Ce n’est qu’après cette apparition et les explications reçues des autorités ecclésiastiques que Bernadette comprit qu’elle avait vraiment affaire à la Vierge Marie. La reconnaissance progressive de Marie par Bernadette débouche aussi sur une prière.


Nous découvrons que, si Bernadette a été renforcée dans son identité par la présence de Marie, celle-ci a son tour est découverte dans son identité par sa relation avec Bernadette. Elle lui découvre son identité profonde, son « immaculée conception ». Ainsi, nous aussi nous découvrons que lorsque nous reconnaissons le malade dans sa personnalité profonde, nous sommes à notre tour renforcé dans notre personnalité et dans notre foi. Nous sommes transformés intérieurement.


 


Conclusion


En suivant le parcours de Bernadette, nous avons fait un mini-pèlerinage[12]. Celui-ci nous transforme intérieurement. C’est un voyage qui nous déplace et nous fait reconnaître nos pauvretés, comme Bernadette, dès la première apparition, et nous permet de reconnaître la pauvreté de l’autre, la pauvreté du malade. Il nous met en présence d’un visage, d’une vision, comme Bernadette, à la deuxième vision spécialement. Il est pour nous un breuvage, une nourriture : il nourrit et désaltère notre vie spirituelle en lui fournissant des éléments nouveaux, dont nous pouvons rendre témoignage, comme Bernadette à partir de la 3e apparition et qui nous ouvre au monde et à la solidarité avec les souffrants. C’est aussi une découverte de la miséricorde de Dieu et une expérience d’Église.


Enfin le pèlerinage est une guérison, une transformation de notre identité ; c’est en ce sens que l’on prend un bain à Lourdes, qu’on peut vivre un lavage, qui est aussi et d’abord un lavage intérieur. Comme Marie révèle son identité d’Immaculée Conception, nous découvrons notre identité plus profonde et plus spirituelle.


Ce parcours est proche de celui de Jésus, dont la vie publique est une montée à Jérusalem, d’après l’évangile de Luc ; elle est donc  un pèlerinage, un voyage, rempli de visages, où Jésus donne à tous le breuvage de vie et le lavage de l’âme.


En suivant l’itinéraire de Bernadette, nous suivons celui de Jésus, qui nous conduit à Dieu. Il n’y a pas de petite histoire ! Toute notre histoire personnelle est nourrie de la grande histoire, elle est branchée sur le projet de Dieu pour tout être humain. Son projet c’est que chacun devienne une immaculée conception, c’est-à-dire que le mystère de la conception, le mystère de la vie humaine, soit définitivement libéré du mal qui l’encombre et que chacun soit uni à Dieu et à son prochain dans la joie.


Mgr Jean-Pierre Delville,


Votre évêque.


 






[1] René Laurentin,  Lourdes. Histoire authentique des apparitions, t. 2, Paris, 1961, p. 165.




[2] Laurentin,  Histoire des apparitions, t. 2, p. 167




[3] Francis Deniaux, Bernadette et nous, Paris, 2008, p. 44. D’après René Laurentin, Logia de Bernadette, Paris, 1971, n° 635.




[4] Exemples bibliques : Mt 17,1-9 (transfiguration de Jésus) ; Gn 28,16-22 (Jacob à Béthel, l’échelle avec les anges) ; Gn 32,24-32 (Jacob à Penuël voit la face de Dieu) ; Is 52,7-8 (le messager de bonne nouvelle, voir Dieu) ; Lc 2,29-32 (Siméon dit : mes yeux ont vu ton salut) ; Lc 24,36-49 (Jésus dit : voyez mes mains et mes pieds) ; Jn 20,8 (il vit et il crut) ; Jn 20,29 (parce que tu m’as vu, tu as cru).




[5] Laurentin,  Histoire des apparitions, t. 4, p. 269.




[6] Laurentin,  Histoire des apparitions, t. 5, p. 90.




[7] Laurentin,  Histoire des apparitions, t. 5, p. 348.




[8] Laurentin,  Histoire des apparitions, t. 5, p. 226 sv.




[9] Pistes bibliques : Rm 8,17 (« souffrons avec Lui ») ; Mc 8,34 (prendre sa croix et accompagner Jésus) ; Ga 2,19-20 (« je suis crucifié avec le Christ ») ; Col 1,24 (« je complète dans ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ ») ; Mt 9,36 (Jésus fut pris de pitié pour les foules) ; Mt 20,34 (pris de pitié, il lui toucha les yeux) ; Mc 1,41 (pris de pitié, Jésus le toucha) ; Mc 9,22 (« par pitié, viens à notre secours », disent les parents de l’enfant possédé) ; Lc 7,13 (Jésus fut pris de pitié pour la veuve de Naïm) ; Lc 15,20 (le père du fils prodigue fut pris de compassion).




[10] Pistes bibliques : Mc 5,21-43 (guérisons de la fille de Jaïre et de l’hémoroïsse) ; Mc 8,22-26 (guérison d’un aveugle avec de la boue) ; Lc 5,10 (guérison d’un lépreux ) ; Lc 6,6-11 (guérison d’un paralysé) ; Mc 9,14-29 (guérison d’un possédé).




[11] Laurentin,  Histoire des apparitions, t. 6, p. 121 .




[12]Cf. Jean-Pierre Delville, Le pèlerinage dans la Bible et l’histoire de l’Eglise : chemins de vision et de guérison, dans Pèlerinages et espace religieux, p. 75-138, Lumen Vitae (Trajectoires, 17), Bruxelles, 2007 ; et Les pèlerinages : chemins de vision et de guérison, dans Pastoralia, juin 2010, p…


 





Accéder à tous les éditos