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Socialisme et démocratie chrétienne en Belgique : les échanges entre deux modèles opposés (1848-2016)


 


par Jean-Pierre Delville, évêque de Liège


 


Liège, 9 août 2017


 


Je voudrais dans cette conférence évoquer les échanges entre deux mouvements qui se sont opposés dans l’histoire, le socialisme et la démocratie chrétienne. Je vais procéder de manière chronologique à partir de la situation liégeoise et du cadre belge, qui sont des paradigmes de cette problématique.


 


1. 1848-1883 : premières initiatives sociales de l’ère industrielle


 


Qui aurait cru il y a 150 ans à peine que l’esclavage pourrait être aboli ? Les États-Unis le pratiquaient encore intensivement vers 1850. Mais depuis lors, il a été aboli au plan légal. Qui aurait cru, au 19e s., que le travail des enfants serait aboli ? En 1843, les verreries du Val-S.-Lambert écrivent à ce sujet[1] : « Le travail des enfants étant nécessaire et ayant lieu simultanément avec celui des ouvriers adultes, il est tout-à-fait impossible d’apporter des changements au mode actuel. » Et la Chambre du commerce de Liège d’ajouter : « Nous avons remarqué bien des fois que l’enfant qui était entré dans un atelier, blême, languissant et déformé, y reprenait bientôt de la vie, de la gaîté et s’y redressait. »


Malgré tout cela, on a supprimé le travail des enfants. Alors, pourquoi pas la pauvreté ? Voyons les initiatives qui ont été prises progressivement dans l’histoire à ce propos. Je fais un moment un parcours d’histoire liégeoise pour illustrer cela[2]. La Révolution industrielle du début 19e s. avait donné naissance à une classe ouvrière importante dans nos régions : 17 000 hommes travaillaient rien qu’aux charbonnages en 1883, de nombreux autres, à la sidérurgie, développée par John Cockerill à partir de 1807. Cependant ils ne pouvaient pas se réunir en association ouvrière, parce que le code pénal interdisait le droit de coalition. Les premières initiatives ont donc été des réalisations sur le terrain et sont basées sur la formation. Dès 1833, Mgr de Hesselle, président du Séminaire de Liège, fonde une société ouvrière, la Congrégation de S.-Paul, où l’on donne des cours et on veille à l’amélioration morale des ouvriers. En 1844, est lancée l’Archiconfrérie de la Sainte-Famille, qui se caractérise par une participation des ouvriers à la direction et se centre sur l’éducation religieuse ; en 1846, démarre à Liège la Société de S.-Vincent de Paul (que Frédéric Ozanam avait lancée en 1833 à Paris) : l’originalité en est que des étudiants organisent des visites à domicile pour venir en aide aux familles pauvres. Comme on le voit, ces associations vont plus dans le sens d’une société « pauvres admis », que dans le sens d’une société « pauvreté illégale ».


L’année 1848 marque un tournant : de nombreuses révolutions voient le jour en Europe, à commencer par Paris, où la monarchie est renversée et la république instaurée. C’est aussi l’année où Karl Marx, réfugié à Bruxelles, rédige le Manifeste du parti communiste. Celui-ci a comme lignes de fond : le matérialisme historique, la propriété collective de l’industrie par l’État, la lutte des classes ; le moyen d’action est la formation d’associations ouvrières. Mais, pour les chrétiens, ces notions semblent à priori inacceptables : la notion de lutte des classes va contre l’amour du prochain ; la notion de propriété collective va contre le droit à la propriété privée ; le matérialisme historique va contre la notion de religion. Cependant, à partir de ce moment-là, on prend mieux conscience de la nécessité de démarches collectives et la notion d’association ouvrière correspond aussi à un idéal chrétien.


Ainsi en 1855 se constitue en Outremeuse à Liège la Société ouvrière Saint-Joseph[3], où l’on ne se contente pas de donner des cours, mais où l’on se propose d’épargner pour constituer une coopérative de consommation et une mutualité ; en dix ans, la Société comptera plus de mille membres. En 1865 est fondé, rue S.-Laurent, le patronage S.-Joseph[4] ou Patronage des apprentis, destiné à permettre une organisation de jeux pour enfants du monde ouvrier ; mais on y constitue aussi une mutuelle et des caisses de secours. Ce patronage deviendra plus tard l’Institut S.-Laurent, que nous connaissons bien. En 1867, la disposition du Code pénal interdisant les coalitions ouvrières est levée[5]. Dès lors, l’année suivante, les œuvres catholiques se réunissent en une Fédération des oeuvres et les organisations socialistes se rallient à l’Internationale (fondée à Londres en 1864).


Apparaît clairement alors cette pilarisation (ou cette polarisation) qui caractérisera la société belge : la gravité de la condition sociale pousse beaucoup d’ouvriers à adopter l’option de la lutte des classes pour améliorer leur situation, et, par conséquent à s’éloigner de l’Église institutionnelle, qui répugne à cette théorie au nom de l’amour fraternel ; tandis que les organisations catholiques, de leur côté, sauvegardent l’importance de l’action directe sur le terrain et la développent, mais sont freinées par le grand nombre de conservateurs en leur sein. À partir de cette époque, les voies vont donc devenir très divergentes ; mais elles se rapprocheront dès la fin du 19e s. par ce qu’on pourrait appeler un « échange des méthodes ». Entre-temps, la radicalisation est de mise. Grâce à la liberté d’association, des grèves éclatent en 1869 à Seraing ; elles vont susciter une enquête parlementaire en 1886 ; de leur côté, les patrons forment une Ligue des patrons catholiques. L’heure est donc à la formation de ce que nous appelons aujourd’hui des « coupoles » : des associations générales ou nationales.


 


2. 1883-1893 : naissance des partis et des mouvements politiques sociaux à l’échelle belge


 


Ce développement des grandes associations débouche sur la formation d’un parti socialiste belge, qui réunit un grand congrès à Liège en 1883[6]. Le parti véhicule la théorie marxiste basée sur les éléments suivants : lutte des classes activée ; matérialisme historique et athéisme ; propriété collective détenue par l’État ; promotion de coopératives et de syndicats ; mais il en atténuera la radicalité par la charte de Quaregnon en 1894.


Réponse du berger à la bergère, en 1884, les catholiques s’unissent en une Union pour le redressement des griefs[7], c’est-à-dire une association pour faire droit aux plaintes de ceux qui vivent dans des conditions injustes. Un des fondateurs est l’historien Godefroid Kurth[8]. L’année suivante (1885), le parti socialiste s’unifie au niveau national sous le nom de POB (Parti ouvrier belge). Il synthétise différentes mouvements grâce à César De Paepe, puis plus tard grâce à son président Emile Vandervelde, principal auteur de la charte de Quaregnon (1894) ; celle-ci sera longtemps le seul texte doctrinal officiel du socialisme belge.


Or en mars 1886 éclatent de grandes émeutes, suite à la situation précaire des ouvriers et suite au 15e anniversaire de la Commune de Paris[9]. Le gouvernement organise une commission d’enquête. Les socialistes fondent la Maison du Peuple « La Populaire » (1887)[10]. Quant aux catholiques, ils décident de consacrer leur congrès national à la question sociale[11] : il se déroule du 26 au 29 septembre 1886 à Liège, sous la présidence de l’évêque, Victor-Joseph Doutreloux[12]. Ce congrès va permettre d’orienter l’action sociale des catholiques dans le sens des structures. Avec l’abbé Antoine Pottier[13], professeur de morale au Séminaire de Liège, le maître à penser de l’évêque, va se fonder ce qu’on appellera l’École de Liège, c’est-à-dire une ligne de pensée qui insiste sur la nécessité d’une intervention de l’État[14] pour créer une législation sociale ; sur la création de syndicats professionnels pour défendre les intérêts de chaque type d’ouvrier ; sur la création de coopératives de distrubution pour acquérir les denrées de base à prix réduit ; sur la création de mutuelles, pour subvenir aux soins de santé. L’année suivante, le gouvernement monocolore catholique prend des premières mesures en matière sociale :loi portant sur la réglementation du paiement du salaire aux ouvriers (16 août 1887) et loi portant relative à l’incessibilité et insaisissabilité du salaire aux ouvriers (18 août 1887).


Deux Congrès catholiques suivront coup sur coup : en 1887 et en 1890. Pour celui-ci, Antoine Pottier prépare un exposé sur sa théorie du salaire familial[15] : pour lui, le salaire doit être calculé, non sur base d’une rémunération fixe convenue entre le patron et l’ouvrier, mais doit être adapté aux besoins de la famille de l’ouvrier. Cette position sembla si révolutionnaire que sa présentation fut interdite par Charles Woeste, le président du parti catholique, peut-être à la requête du roi Léopold II. Elle put cependant être imprimée dans les actes du congrès. Cette théorie sera à la base des allocations familiales, qui sont une autre technique pour arriver au même résultat.


Pottier basait sa réflexion sur la notion de justice sociale, une notion toute nouvelle qu’il fut un des premiers au monde à diffuser[16] : il disait en effet qu’on ne doit pas concevoir la justice uniquement en fonction du respect d’un contrat ou d’une loi (justice contractuelle), mais aussi en fonction d’un droit essentiel, le bien commun de toute une société et le droit de chacun à une existence décente (justice générale) ; le droit de vivre exige une suffisance de biens matériels pour que chacun puisse vivre heureux. Pottier montrait que cela avait déjà été dit par saint Thomas d’Aquin au 13e s. sous les termes de justice générale. Pour clarifier, Pottier l’appelle désormais justice sociale. Il précisera sa vision des choses dans son traité De iure et iustitia (paru en 1900)[17].


Ce point de vue sera adopté par le pape Léon XIII dans l’encyclique Rerum novarum en 1891, célèbre en particulier pour prôner la fondation d’associations professionnelles, entre autres de syndicats, afin de défendre les ouvriers. Le pape prône le bien commun et un usage social de la propriété. Il recommande pour les ouvriers un salaire juste et un travail humain ; il est contre la lutte des classes mais pour le droit d’association et de syndicat. L’État doit promouvoir la prospérité pour tous. Le pape refuse explicitement le socialisme. Il cherche une économie basée sur la notion de bien commun, contrôlée par l’action de syndicats ou de corporations, et promeut les coopératives et les caisses de solidarité. Il ouvre clairement la porte à l’action de l’État.


Antoine Pottier fonde un nouveau courant à l’intérieur du parti catholique, celui de la Démocratie chrétienne, qui va défendre l’intérêt des ouvriers au niveau politique[18]. L’action de ce courant politique, conjuguée avec celle du parti socialiste au début du 20e s., va donner naissance à la législation sociale belge que nous connaissons[19].


Sur le terrain liégeois, l’action d’Antoine Pottier va s’imprimer profondément dans les mentalités des catholiques liégeois. Pottier, grâce à ses cours au Séminaire[20], formera des générations de prêtres conscients de leur rôle dans l’action sociale et des générations de laïcs dans les syndicats professionnels qu’il fonde, y compris dans les milieux féminins. Toutes ces persones contribueront à ancrer dans la réalité cette conscience de la justice sociale[21]. En 1892 il fonde le Cercle démocratque S.-Joseph à Flémalle-Haute et le syndicat des ouvriers mineurs à Hollogne-aux-Pierres. Il y prend la parole, ainsi que Godefroid Kurth.


 


3. 1893-1914 : les premières législations sociales


 


Ainsi en 1893, le POB déclenche une grève dans tout le pays, afin d'obtenir le suffrage universel. Des heurts avec la police lors de manifestations font plusieurs morts. Le vote censitaire est remplacé par le vote plural pour les élections de 1893. D'autre part, le POB favorise l'émergence d'un réseau de mutuelles, de coopératives, de groupes culturels et sportifs et de syndicats afin d'améliorer immédiatement le sort de ses adhérents et de soutenir l'action politique, menée au sein du Parlement dès 1894. La même année, le congrès annuel du POB adopte à Quaregnon la charte qui définit les valeurs du mouvement socialiste belge. Il se définit notamment comme le défenseur de tous les opprimés, quelle que soient leur nationalité, leur sexe, leur religion ou leur race. On retrouve dans la charte les idées de lutte des classes (§3), de propriété collective (§5), et de matérialisme historique (§7).


La même année, les premiers députés socialistes entrent au Parlement[22].


Sont fondés aussi en 1894 les Aumôniers du travail, qui vont, après hésitation, se lancer dans l’enseignement et fonder le Collège des aumôniers du travail à Seraing. Entre 1894 et 1914, le gouvernement belge, aux mains du parti catholique, va mettre sur pied la législation sociale que nous connaissons : interdiction du travail des enfants, réglementation des conditions de travail des femmes, salaire minimum, mutuelles obligatoires, etc. Il prend ainsi en charge ce qui était au départ une revendication du parti socialiste. Celui-ci de son côté arrivera au gouvernement dans une coalition après la guerre 1914-1918, en ayant renoncé à ses vues d’économie d’État et de démocratie populaire. Ainsi on peut dire que, tant du côté chrétien que du côté socialiste, on s’est influencé mutuellement et on a rapproché ses positions. Voici les disposition prises entre 1892 et 1914 : 


1892 : loi interdisant le travail en mines des filles de moins de 21 ans


1893 : vote universel plural


1894 : représentants ouvriers chrétiens à la chambre


1894 : ministère de l’agriculture, de l’industrie et du travail


1895 : ministère de l’insdustrie et du travail


1899 (31 décembre) : loi interdisant le travail des enfants de moins de 12 ans et limitation du travail à 12 heures par jour pour les jeunes hommes de 12 à 16 ans et les filles de 12 à 21 ans.


1905 : repos dominical obligatoire


1909 : durée maximale du travail en mine : 9 heures par jour


1913 : un office de sécurité sociale est créé au sein du ministère ; il s’occupe de l’assurance pour les accidents de travail ; des institutions de prévoyances ; des coopératives ; des unions professionnelles ; des caisses de chômage.


26 mai 1914 : interdiction du travail aux enfants de moins de 14 ans et scolarité obligatoire jusque 14 ans


 


4. 1914-1945 : la coopération entre socialistes et sociaux chrétiens


 


Forts de leur attitude loyale durant la Première Guerre mondiale, les socialistes entrent de plein droit, dès novembre 1918, dans un gouvernement d'union nationale (avec les catholiques et les libéraux). Ce type de coalition se maintiendra jusqu'en 1921. En 1919, le suffrage universel (masculin) est instauré. Le POB obtient soixante-dix députés et quatre ministres. Cette période voit se réaliser un ensemble de réformes politiques, économiques et sociales revendiquées de longue date par les socialistes : liberté syndicale, journée de huit heures, pension de vieillesse, assurance chômage, loi contre l'alcoolisme, progressivité de l'impôt[23]. En mai 1921, Joseph Jacquemotte et ses partisans quittent le POB et fondent le Parti communiste belge qui fusionne quelques mois plus tard avec le Parti communiste, dirigé par War Van Overstraeten, pour former le Parti communiste de Belgique.


En 1925, le POB devient le premier groupe de la Chambre et revient au pouvoir, allié à l'aile démocrate-chrétienne du parti catholique. Cette coalition de gauche ne durera que quelques mois et après une brève tripartite, les socialistes retourneront dans l'opposition jusqu'en 1935. Face à la crise et à la politique gouvernementale de droite, le POB passe à l'offensive, en 1933, en se mobilisant sur base du « Plan du Travail » élaboré par Henri de Man (instauration d'un régime d'économie mixte). Au congrès de Noël 1933, le Plan de travail est adopté par le parti, qui rompt ainsi avec plusieurs fondamentaux du marxisme (qui est favorable à des socialisations et non des nationalisations, et qui compte plus sur l’action directe des masses que sur l’État). Ce plan prévoit la nationalisation du crédit et de certaines industries afin de rétablir la croissance. Cette politique, qualifiée de « planisme », fait des émules en France puisque la CGT et, dans une moindre mesure, la SFIO adoptent des « plans » inspirés de l’initiative belge.


En 1935, le POB retourne au pouvoir dans une tripartite avec les libéraux et les catholiques. Il ne parvient pas à appliquer le Plan de travail, ce qui crée des tensions à l'intérieur du parti : l'internationalisme et le réformisme de la vieille génération (Émile Vandervelde) sont contestés par Paul-Henri Spaak ou Henri de Man, qui proposent un socialisme national qui viserait à restaurer l'autorité. La base comprend supporte mal l'attitude du Spaak en tant que ministre des Affaires étrangères. En effet, après avoir maintenu la représentation diplomatique belge auprès du gouvernement légal de l'Espagne, Spaak refuse d'intervenir dans la guerre d'Espagne, n'ayant pas de majorité pour cela au parlement et accepte finalement de reconnaître le gouvernement fasciste de Franco.


En 1936, tandis qu'un vaste mouvement de grève générale bat son plein, le gouvernement obtient du patronat la semaine de quarante heures dans certaines industries et les congés payés[24]. De 1936 à 1940, le parti participe à plusieurs gouvernements et soutient la politique de neutralité et de réarmement du roi Léopold III, qui est d'ailleurs soutenue par une large majorité parlementaire de la gauche à la droite. 


Du côté cahtolique on manifeste de l’inventivité face aux situations nouvelles qui apparaissent. Ainsi, dans les années 20, dans le cadre de la crise économique qui éclatera en 1929, vont naître les mouvements d’action catholique, en particulier la JOC, Jeunesse ouvrière chrétienne, fondée par Joseph Cardijn, prêtre de Bruxelles[25]. Elle donnera un lieu de formation permanente à des jeunes du monde ouvrier et les préparera à leur action sociale future, car Cardijn a constaté qu’il ne suffisait pas d’avoir une législation sociale, il fallait aussi un accompagnement personnel des jeunes dans un cadre communautaire. En 1933, en pleine crise, la vierge Marie apparaît à Banneux sous le nom de Vierge des pauvres[26]. Ce qualificatif fera impression et sera souvent repris comme référence dans différents engagements sociaux.


Puis, après la Seconde guerre mondiale, notons que le diocèse de Liège fut un des premiers à lancer des prêtres ouvriers[27], qui travaillent en usine aux côtés des ouvriers, pour mieux partager leurs problèmes et trouver un nouveau type d’action sociale. Les prêtres ouvriers se rendent compte en effet qu’il ne suffit pas de grosses organisations sociales, destinées à éradiquer la pauvreté, ni de grands mouvement sociaux ; il faut aussi une présence qualitative auprès des pauvres, il faut manifester une amitié personnelle, directe, et non seulement une aide lointaine et impersonnelle.


Cette sensibilité était aussi à la base de multiples initiatives plus anciennes ; j’en relève seulement une, c’est l’institut Michotte[28]. En effet, après le Congrès social de 1886, une veuve liégeoise Mme Anne Michotte, décide d’ouvrir sa maison de la rue Chevaufosse à des enfants orphelines ; elle fait appel pour l’aider aux Soeurs salésiennes de la Visitation, qui y travaillent encore aujourd’hui, tout comme elles ont travaillé longtemps aux Sans-Logis.


À l’heure actuelle, nous découvrons la nécessité de ce type d’action collective à la base, pour lutter contre la pauvreté, en lien avec les grandes institutions de solidarité sociales. Ce sont des ASBL comme dans lesquelles beaucoup d’entre vous sont engagés.


 


5. Actuellement : la mondialisation des problèmes sociaux


 


Le pape François a développé la question de la mondalisation de l’engagement chrétien dans Evangelii gaudium, en montrant que la justice sociale implique l'intégration sociale des pauvres par l'écoute de leur cri : « L'Église, y écrit-il, a reconnu que l'exigence d'écouter ce cri vient de l'œuvre libératrice de la grâce elle-même en chacun de nous ; il ne s'agit donc pas d'une mission réservée seulement à quelques-uns ». La justice entraine la solidarité : elle est la condition nécessaire pour la communion entre les peuples. Les chrétiens sont appelés à coopérer avec tous ceux qui s'inquiètent de la justice sociale et écologique.


 « Le bien tend toujours à se communiquer » (EG 9), écrit-il. Il ajoute : « Nous découvrons ainsi une autre loi profonde de la réalité : que la vie s’obtient et se mûrit dans la mesure où elle est livrée pour donner la vie aux autres. » (EG 10).


Un objectif prioritaire, c’est le bien de la société. Cela comporte de manière prioritaire l’intégration sociale des pauvres : « Les pauvres ont une place de choix dans le cœur de Dieu, au point que lui-même s’est fait pauvre (2 Co 8,9), dit le pape. Tout le chemin de notre rédemption est marqué par les pauvres » (EG 197). « Pour l’Église, l’option pour les pauvres est une catégorie théologique avant d’être culturelle, sociologique, politique ou philosophique » (EG 198). « Chaque chrétien et chaque communauté sont appelés à être instruments de Dieu pour la libération des pauvres, de manière à ce que ceux-ci puissent s’intégrer pleinement dans la société » (EG 187). L’engagement pour les pauvres passe par une réglementation de l’économie : « Si nous voulons vraiment atteindre une saine économie mondiale, il y a besoin, en cette phase historique, d’une façon d’intervenir plus efficace, qui, restant sauve la souveraineté des nations, assure le bien-être économique de tous les pays » (EG 206 ; cf. aussi EG 239). Le Saint Père fait donc appel ici à une gouvernance mondiale pour résoudre le problème de la pauvreté.


 


On voit combien les idées ont migré entre le monde catholique et le monde socialiste, depuis 1848 jusqu’au aujourd’hui.


 


 






[1] Cf. Paul Gerin, Les origines de la Démocratie chrétienne à Liège (Études sociales 14 à 17), Liège-Paris, 1958, p. 64-65, et Paul Gerin, Catholiques liégeois et question sociale (1833-1914) (Cahiers des Études sociales), Bruxelles, 1959, p. 64-65 ; Paul Gerin, Liège, II. Diocèse, III. De 1801 à nos jours, dans Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, t. 32, Paris, 2016, c. 170 sv.




[2] Cf. Paul Gerin, Les origines de la Démocratie chrétienne à Liège (Études sociales 14 à 17), Liège-Paris, 1958, p. 22 sv., et Paul Gerin, Catholiques liégeois et question sociale (1833-1914) (Cahiers des Études sociales), Bruxelles, 1959, p. 21 sv.




[3] Cf. Paul Gerin, Les origines de la Démocratie chrétienne à Liège (Études sociales 14 à 17), Liège-Paris, 1958, p. 36 sv., et Paul Gerin, Catholiques liégeois et question sociale (1833-1914) (Cahiers des Études sociales), Bruxelles, 1959, p. 36 sv.




[4] Paul Gerin, Les origines..., p. 41 ; Catholiques liégeois..., p. 41.




[5]Ibid., p. 43.




[6] Paul Gerin, Les origines..., p. 70 ; Catholiques liégeois..., p. 70 ; Marcel Liebman, Les socialistes belges. 1885-1914, Buxelles, 2017.




[7] Paul Gerin, Les origines..., p. 84 ; Catholiques liégeois..., p. 84.




[8] Paul Gerin, Les origines..., p. 81 ; Catholiques liégeois..., p. 81.




[9] Paul Gerin, Les origines..., p. 71 ; Catholiques liégeois..., p. 71.




[10] Paul Gerin, Les origines..., p. 74 ; Catholiques liégeois..., p. 74.




[11] Paul Gerin, Les origines..., p. 87 ; Catholiques liégeois..., p. 87.




[12] Paul Gerin, Les origines..., p. 90 ; Catholiques liégeois..., p. 90. – P. Gerin, Les congrès des oeuvres sociales tenus à Liège en 1886, 1887 et 1890, dans Annuaire de la Commission communale d’histoire de l’Ancien Pays de Liège, Liège, 2002. – P. Gerin, Les congrès sociaux de Liège (1886, 1887 et 1890), carrefours du catholicisme social international, dans Bollettino dell’Archivio per la storia del movimento sociale cattolico in Italia (Milan),XXXVIII, 2003, p.304-339.




[13] Jean-Louis Jadoulle, La pensée de l’abbé Pottier (1849-1923). Contribution à l’histoire de la Démocratie chrétienne en Belgique, Louvain-la-Neuve, 1991. – Jean-Pierre Delville,Réseaux démocrates chrétiens et appuis pontificaux. L’action de Mgr Antoine Pottier (1849-1923) à Rome, sous Léon XIII et Pie X, dans La papauté contemporaine (19e-20e s.) – Il papato contemporaneo (Secoli XIX-XX), Jean-Pierre Delville et Marko Jacov (éd.), avec la collaboration de L. Courtois, Françoise Rosart et Guy Zélis (Collectanea Archivi Vaticani, 68, Bibliothèque de la Revue d’histoire ecclésiastique, 90), Rome - Louvain-la-Neuve, juin 2009, p. 195-228. – Jean-Pierre Delville,Un intellectuel au cœur de la question sociale : Mgr Antoine Pottier à Rome de 1905 à 1908, dans Dries Vanysacker, Pierre Delsaerdt, Hedwig Schwall et Jean-Pierre Delville (éd.), The quintessence of lives. Intellectual Biographies in the Low Countries presented to Jan Roegiers, (Bibliothèque de la RHE, 91), Leuven-Turnhout-LLN, 2010, p. 445-468. Jean-Pierre Delville,Antoine Pottier (1849-1923), le « docteur de la démocratie chrétienne » : ses relations internationales jusqu’à son exil à Rome (1902), dans G. Zélis (éd.), Les intellectuels catholiques en Belgique francophone aux 19e-20e siècles, Louvain-la-Neuve, Academia Bruylant, 2010, p. 209-260.




[14] Paul Gerin, Les origines..., p. 148 ; Catholiques liégeois..., p. 148.




[15] Paul Gerin, Les origines..., p. 96 sv., 122 sv., 156 sv. ; Catholiques liégeois..., p. 96 sv., 122 sv., 156 sv.




[16] Jean-Louis Jadoulle, La pensée de l’abbé Pottier (1849-1923). Contribution à l’histoire de la Démocratie chrétienne en Belgique, Louvain-la-Neuve, 1991, p. 117 sv.




[17]Antoine Pottier, De jure et justitia. Dissertationes de notione generali juris et justitiae et de justitia legali, Liège, Ancion, 1900.




[18] Paul Gerin, Les origines..., p. 129 sv. ; Catholiques liégeois..., p. 129 sv. — Monique Hensmans, Les origines de la Démocratie chrétienne, Éd. du monde ouvrier, Bruxelles, s. d.




[19]Le monde catholique et la Question sociale (1891-1950), sous la direction de Françoise Rosart et Guy Zelis, Vie ouvrière, Bruxelles, 1992.




[20] Paul Gerin, L’abbé Antoine Pottier, un maître à penser et à suivre, dans  J.-P. Delville (éd.), Grand Séminaire de Liège. 1592-1992, Liège, 1992, p. 149-168.




[21]Een kantelend tijdperk. Une époque en mutation (1890-1910), éd. par Emiel Lamberts, Kadoc, Leuven, 1992.




[22] Charte de Quaregnon. Programme du parti ouvrier belge. Déclaration des principes(disponible sur Wikipedia).


1. - Les richesses en général, et spécialement les moyens de productions, sont ou des agents naturels ou les fruits du travail, - manuel et cérébral, - des générations antérieures, aussi bien que la génération actuelle; elles doivent, par conséquent, être considérées comme le patrimoine de l'humanité.


2. - Le droit à la jouissance de ce patrimoine, par les individus ou par les groupes, ne peut avoir d'autre fondement que l'utilité sociale, et d'autre but que d'assurer à tout être humain, la plus grande somme possible de liberté et de bien-être.


3. - La réalisation de cet idéal est incompatible avec le maintien du régime capitaliste, qui divise la société en deux classes nécessairement antagonistes : l'une, qui peut jouir de la propriété sans travail; l'autre, obligée d'abandonner une part de son produit à la classe possédante.


4. - Les travailleurs ne peuvent attendre leur complet affranchissement que de la suppression des classes et d'une transformation radicale de la société actuelle.


Cette transformation ne sera pas seulement favorable au prolétariat, mais à l'humanité tout entière; néanmoins, comme elle est contraire aux intérêts immédiats de la classe possédante, l'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes.


5. - Ils devront avoir pour but, dans l'ordre économique, d'assurer l'usage libre et gratuit de tous les moyens de production. Ce résultat ne pourra être atteint, dans une société où le travail collectif se substitue de plus en plus au travail individuel, que par l'appropriation collective des agents naturels et des instruments de travail.


6. - La transformation du régime capitaliste en régime collectiviste doit nécessairement être accompagnée de transformations corrélatives :


a) Dans l'ordre moral, par le développement des sentiments altruistes et par la pratique de la solidarité.


b) Dans l'ordre politique, par la transformation de l'État en administration des choses.


7. - Le socialisme doit donc poursuivre simultanément l'émancipation économique, morale et politique du prolétariat. Néanmoins, le point de vue économique doit être dominant, car la concentration des capitaux entre les mains d'une seule classe, constitue la base de toutes les autres formes de sa domination.


Pour la réalisation de ces principes, le Parti Ouvrier déclare :


1° Qu'il se considère comme le représentant, non seulement de la classe ouvrière, mais de tous les opprimés, sans distinction de nationalité, de culte, de race ou de sexe;


2° Que les Socialistes de tous les pays doivent être solidaires, l'émancipation des travailleurs n'étant pas une œuvre nationale mais internationale;


3° Que, dans leur lutte contre la classe capitaliste, les travailleurs doivent combattre par tous les moyens qui sont en leur pouvoir, et, notamment par l'action politique, le développement des associations libres et l'incessante propagation des principes socialistes. »




[23]Parti ouvrier belge, article disponible sur Wikipedia.




[24]Parti ouvrier belge, article disponible sur Wikipedia.




[25] La jeunesse ouvrière chrétienne : Wallonie-Bruxelles 1912-1957,Bruxelles, Vie ouvrière, 1990.




[26] Paul Gerin, Banneux Notre-Dame, dans Liège, Histoire d’une Église, 4, éd. par J.-P. Delville, Strasbourg, 1995, p. 25-26. – René Rutten, Histoire critique des apparitions de Banneux, Namur, 1985.




[27] Paul Gerin, Les prêtres ouvriers, dans Liège, Histoire d’une Église, 4, éd. par J.-P. Delville, Strasbourg, 1995, p. 35-36.




[28]Madame Michotte. Une Liégeoise au service de l’enfance malheureuse. Son oeuvre aujourd’hui, Liège, 1991, p. 46-47.





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