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L’engagement social de l’Eglise hier et aujourd’hui


 


 


par Jean-Pierre Delville, évêque de Liège


 


 


 


Tilleur, 23 février 2016


 


 


Je voudrais dans cette conférence évoquer l’engagement du diocèse de Liège dans l’action sociale aux 19e et 20e sicèles et déboucher sur l’envoi en mission aujourd’hui. Je commencera cependant par un bref saut dans le passé lointain du doyenné de Haute-Meuse, comprenant Flémalle et Seraing. 


 


Un document exceptionnel pour notre région est le testament du diacre de Verdun Adalgisel, rédigé en 634. Il montre que cet ecclésiastique est un grand propriétaire terrien qui possédait de nombreux biens dans trois régions : « aussi bien dans la Woivre, qu’en Ardenne ou dans le Trévirois[1] », c’est-à-dire en fait la région de Longuyon, celle au sud de Liège et celle de Trèves. Cette démarche manifeste un engagement religieux tout-à-fait caractéristique.


 


Le principal légataire est l’abbaye Ste-Agathe de Longuyon (« monasterium s. Agathae »), pour laquelle Adalgisel fonde un hospice pour seize pauvres. Il rappelle qu’il a fait construire des habitations monastiques (« loca sanctorum ») à Tholey en Sarre, ce qui est la base d’une future abbaye importante. Il rend à l’église Saint-Georges d’Amay (sur la Meuse, entre Huy et Liège) les vignes qu’elle lui avait prêtées car c’est là que repose sa tante[2]. Celle-ci peut être identifiée avec Chrodoara (ou Ode), fondatrice du monastère d’Amay, dont on a retrouvé le sarcophage[3]. Ces trois lieux montrent l’essor de la vie monastique auquel Adalgisel a contribué au début du 7e siècle. On y voit aussi le rôle des femmes : il nous apprend ainsi que sa sœur, la diaconesse Ermengonde, avait donné une villa à l’Église de Verdun. Le lien d’Adalgisel avec le pays mosan est encore accentué par les faits suivants. Les lépreux de Maestricht hériteront de sa part qu’il possède dans la villa de Flémalle au pays de Tongres[4]. Et la matricule (c’est-à-dire le service des pauvres) de l’église de Huy recevra sa villa de Han-sur-l’Ourthe.


 


Seraing apparaît dans les documents dès le 8e s. C’est une propriété de la mense épiscopale, c’est-à-dire les propriétés propres de l’évêque de Liège. On y a retrouvé (au Pré des princes, près du château) en 1854 les tombes de 150 guerriers francs datant du 5e et du 6e s., preuve d’une agglomération importante. La dédicace de l’église à Ste-Marie atteste une fondation très ancienne, comme toutes les dédicaces à Sainte-Marie des églises situées le long de la Meuse, signe d’une christianisation qui remonte peut-être à l’époque romaine. 


 


Christianisme social et démocratie chrétienne, à Liège en particulier


 


Qui aurait cru il y a 150 ans à peine que l’esclavage pourrait être aboli ? Les États-Unis le pratiquaient encore intensivement vers 1850. Mais depuis lors, il a été aboli au plan légal. Qui aurait cru, au 19e s., que le travail des enfants serait aboli ? En 1843, les verreries du Val-S.-Lambert écrivent à ce sujet[5] : « Le travail des enfants étant nécessaire et ayant lieu simultanément avec celui des ouvriers adultes, il est tout-à-fait impossible d’apporter des changements au mode actuel. » Et la Chambre du commerce de Liège d’ajouter : « Nous avons remarqué bien des fois que l’enfant qui était entré dans un atelier, blême, languissant et déformé, y reprenait bientôt de la vie, de la gaîté et s’y redressait. »


 


Malgré tout cela, on a supprimé le travail des enfants. Alors, pourquoi pas la pauvreté ? Mais si la pauvreté est à combattre, les pauvres eux sont à admettre, à accueillir : « pauvres admis », comme « enfants admis ». La personne pauvre requiert notre compréhension, notre attention et même notre amitié. 


 


Je fais un moment un parcours d’histoire liégeoise pour illustrer cela[6]. La Révolution industrielle du début 19e s. avait donné naissance à une classe ouvrière importante dans nos régions : 17 000 hommes travaillaient rien qu’aux charbonnages en 1883, de nombreux autres, à la sidérurgie, développée par John Cockerill à partir de 1807. Cependant ils ne pouvaient pas se réunir en association ouvrière, parce que le code pénal interdisait le droit de coalition. Les premières initiatives ont donc été des réalisations sur le terrain et sont basées sur la formation. Dès 1833, Mgr de Hesselle, président du Séminaire de Liège, fonde une société ouvrière, la Congrégation de S.-Paul, où l’on donne des cours et on veille à l’amélioration morale des ouvriers. En 1844, est lancée l’Archiconfrérie de la Sainte-Famille, qui se caractérise par une participation des ouvriers à la direction et se centre sur l’éducation religieuse ; en 1846, démarre à Liège la Société de S.-Vincent de Paul (que Frédéric Ozanam avait lancée en 1833 à Paris) : l’originalité en est que des étudiants organisent des visites à domicile pour venir en aide aux familles pauvres. Comme on le voit, ces associations vont plus dans le sens d’une société « pauvres admis », que dans le sens d’une société « pauvreté illégale ».


 


L’année 1848 marque un tournant : de nombreuses révolutions voient le jour en Europe, à commencer par Paris, où la monarchie est renversée et la république instaurée. C’est aussi l’année où Karl Marx, réfugié à Bruxelles, rédige le Manifeste du parti communiste. À partir de ce moment-là, on prend mieux conscience de la nécessité de démarches collectives. Ainsi en 1855 se constitue en Outremeuse à Liège la Société ouvrière Saint-Joseph[7], où l’on ne se contente pas de donner des cours, mais où l’on se propose d’épargner pour constituer une coopérative de consommation et une mutualité ; en 10 ans, la Société comptera plus de 1000 membres. En 1865 est fondé, rue S.-Laurent, le patronage S.-Joseph[8] ou Patronage des apprentis, destiné à permettre une organisation de jeux pour enfants du monde ouvrier ; mais on y constitue aussi une mutuelle et des caisses de secours. Ce patronage deviendra plus tard l’Institut S.-Laurent, que nous connaissons bien. En 1867, la disposition du Code pénal interdisant les coalitions ouvrières est levée[9]. Dès lors, dès l’année suivante, les oeuvres catholiques se réunissent en une Fédération des oeuvres et les organisations socialistes se rallient à l’Internationale (fondée à Londres en 1864). Apparaît clairement dès lors cette pilarisation (ou cette polarisation) qui caractérisera la société belge : la gravité de la condition sociale pousse beaucoup d’ouvriers à adopter l’option de la lutte des classes pour améliorer leur situation, et, par conséquent à s’éloigner de l’Église institutionnelle, qui répugne à cette théorie au nom de l’amour fraternel ; tandis que les organisations catholiques, de leur côté, sauvegardent l’importance de l’action directe sur le terrain, mais sont freinées par le grand nombre de conservateurs en leur sein. À partir de cette époque, les voies vont donc devenir très divergentes ; mais elles se rapprocheront dès la fin du 19e s. par ce qu’on pourrait appeler un « échange des méthodes ». Entre-temps, la radicalisation est de mise. Grâce à la liberté d’association, des grèves éclatent en 1869 à Seraing ; elles vont enfin susciter une enquête parlementaire ; de leur côté, les patrons forment une Ligue des patrons catholiques. L’heure est donc à la formation de ce que nous appelons aujourd’hui des « coupoles » : des associations générales ou nationales. 


 


Ce développement des grandes associations débouche sur la formation du parti socialiste (POB), qui réunit un grand congrès à Liège en 1883[10]. Le parti véhicule la théorie marxiste basée sur les éléments suivants : lutte des classes activée ; matérialisme historique et athéisme ; propriété collective détenue par l’État ; promotion de coopératives et de syndicats. 


 


Réponse du berger à la bergère, en 1884, les catholiques s’unissent en une Union pour le redressement des griefs[11], c’est-à-dire une association pour faire droit aux plaintes de ceux qui vivent dans des conditions injustes. Un des fondateurs est l’historien Godefroid Kurth[12] (connu surtout par le quai qui porte son nom !). L’année suivante (1885), le parti socialiste s’unifie au niveau national sous le nom de POB (Parti ouvrier belge). Or en mars 1886 éclatent de grandes émeutes, suite au 15e anniversaire de la Commune de Paris[13]. Le gouvernement organise une commission d’enquête. Les socialistes fondent la Maison du Peuple La Populaire (1887)[14]. Quant aux catholiques, ils décident de consacrer leur congrès national à la question sociale[15] : il se déroule du 26 au 29 septembre 1886 à Liège, sous la présidence de l’évêque, Victor-Joseph Doutreloux[16]. Ce congrès va permettre d’orienter l’action sociale des catholiques dans le sens des structures. Avec l’abbé Antoine Pottier[17], professeur de morale au Séminaire de Liège, le maître à penser de l’évêque, va se fonder ce qu’on appellera l’École de Liège, c’est-à-dire une ligne de pensée qui insiste sur la nécessité d’une intervention de l’État[18] pour créer une législation sociale ; sur la création de syndicats professionnels pour défendre les intérêts de chaque type d’ouvrier ; sur la création de coopératives de distrubution pour acquérir les denrées de base à prix réduit ; sur la création de mutuelles, pour subvenir aux soins de santé. En quelques années, sous l’action de Pottier, tout cela va se réaliser dans la région liégeoise. Deux Congrès catholiques suivront coup sur coup : en 1887 et en 1890.


 


Pour celui-ci, Pottier prépare un exposé sur sa théorie du salaire familial[19] : pour lui, le salaire doit être calculé, non sur base d’une rémunération fixe convenue entre le patron et l’ouvrier, mais doit être adapté aux besoins de la famille de l’ouvrier. Cette position sembla si révolutionnaire que sa présentation fut interdite par Charles Woeste, le président du parti catholique, peut-être à la requête du roi. Elle put cependant être imprimée dans les actes du congrès. Cette théorie sera à la base des allocations familiales, qui sont une autre technique pour arriver au même résultat.


 


Pottier basait sa réflexion sur la notion de justice sociale, une notion toute nouvelle qu’il fut un des premiers au monde à diffuser[20] : il disait en effet qu’on ne doit pas concevoir la justice uniquement en fonction du respect d’un contrat ou d’une loi, mais aussi en fonction d’un droit essentiel, le bien commun de toute une société et le droit de chacun à une existence décente ; celui-ci exige une suffisance de biens matériels pour que chacun puisse vivre heureux. Pottier montrait que cela avait déjà été dit par saint Thomas d’Aquin au 13e s. sous les termes de justice générale. Pour clarifier, Pottier l’appelle désormais justice sociale. Il précise sa vision des choses dans son traité De iure et iustitia (paru en 1900).


 


Ce point de vue sera adopté par le pape Léon XIII dans l’encyclique Rerum novarum en 1891, célèbre en particulier pour prôner la fondation d’associations professionnelles, entre autres de syndicats, afin de défendre les ouvriers. Il prône le bien commun et un usage social de la propriété. L’État doit promouvoir la prospérité pour tous. Il recommande pour les ouvriers un salaire juste et un travail humain ; il est contre lutte des classes mais pour droit d’association et de syndicat.


 


Pour cela, Pottier fonde un nouveau courant à l’intérieur du parti catholique, celui de la Démocratie chrétienne, qui va défendre l’intérêt des ouvriers au niveau politique[21]. L’action de ce courant politique, conjuguée avec celle du parti socialiste au début du 20e s. va donner naissance à la législation sociale belge que nous connaissons[22].


 


Sur le terrain liégeois, l’action de Pottier va s’imprimer profondément dans les mentalités des catholiques liégeois. Pottier, grâce à ses cours au Séminaire[23], formera des générations de prêtres conscients de leur rôle dans l’action sociale et des générations de laïcs dans les syndicats professionnels qu’il fonde, y compris dans les milieux féminins. Toutes ces persones contribueront à ancrer dans la réalité cette conscience de la justice sociale[24].


 


En 1892 il fonde le Cercle démocratque S.-Joseph à Flémalle-Haute et le syndicat des ouvriers mineurs à Hollogne-aux-Pierres. Il y prend la parole, ainsi que Godefroid Kurth.


 


Sont fondés aussi en 1894 les Aumôniers du travail, qui vont, après hésitation, se lancer dans l’enseignement et fonder le Collège des aumôniers du travail à Seraing.


 


Entre 1894 et 1914, le gouvernement belge monocolore catholique va mettre sur pied toute la législation sociale que nous connaissons : interdiction du travail des enfants, réglementation des conditions de travail des femmes, salaire minimum, mutuelles obligatoires, etc. Il prend ainsi en charge ce qui était au départ une revendication du parti socialiste. Celui-ci de son côté arrivera au gouvernement dans une coalition après la guerre 1914-1918, en ayant renoncé à ses vues d’économie d’État et de démocratie populaire. Ainsi on peut dire que, tant du côté chrétien que du côté socialiste, on s’est influencé mutuellement et on a rapproché ses positions. 


 


Il faut cependant de l’inventivité face aux situations nouvelles qui apparaissent. Ainsi, dans les années 20, dans le cadre de la crise économique qui éclatera en 1929, vont naître les mouvements d’action catholique, en particulier la JOC, Jeunesse ouvrière chrétienne, fondée par Joseph Cardijn, prêtre de Bruxelles[25]. Elle donnera un lieu de formation permanente à des jeunes du monde ouvrier et les préparera à leur action sociale future, car Cardijn a constaté qu’il ne suffisait pas d’avoir une législation sociale, il fallait aussi un accompagnement personnel des jeunes dans un cadre communautaire. En 1933, en pleine crise, la vierge Marie apparaît à Banneux sous le nom de Vierge des pauvres[26]. Ce qualificatif fera impression et sera souvent repris comme référence dans différents engagements sociaux.


 


Puis, après la Seconde guerre mondiale, notons que le diocèse de Liège fut un des premiers à lancer des prêtres ouvriers[27], qui travaillent en usine aux côtés des ouvriers, pour mieux partager leurs problèmes et trouver un nouveau type d’action sociale. Les prêtres ouvriers se rendent compte en effet qu’il ne suffit pas de grosses organisations sociales, destinées à éradiquer la pauvreté, ni de grands mouvement sociaux ; il faut aussi une présence qualitative auprès des pauvres, il faut manifester une amitié personnelle, directe, et non seulement une aide lointaine et impersonnelle.


 


Cette sensibilité était aussi à la base de multiples initiatives plus anciennes ; j’en relève seulement une, c’est l’institut Michotte[28]. En effet, après le Congrès social de 1886, une veuve liégeoise Mme Anne Michotte, décide d’ouvrir sa maison de la rue Chevaufosse à des enfants orphelines ; elle fait appel pour l’aider aux Soeurs salésiennes de la Visitation, qui y travaillent encore aujourd’hui, tout comme elles ont travaillé longtemps aux Sans-Logis.


 


À l’heure actuelle, nous découvrons la nécessité de ce type d’action collective à la base, pour lutter contre la pauvreté, en lien avec les grandes institutions de solidarité sociales. Ce sont des ASBL comme dans lesquelles beaucoup d’entre vous sont engagés. 


 


Une Église envoyée en mission


 


 


Comment vivre aujourd’hui l’engagement pour la justice sociale? C’est le deuxième volet de ma conférence.


 


Ma réponse de base, c’est que la foi nous donne une grande piste d’action contre les dérèglements de l’univers. L’exhortation apostolique Evangelii gaudium (EG) du pape François nous invite même à la mission.


 


« Le bien tend toujours à se communiquer » (EG 9), écrit-il. Il ajoute : « Nous découvrons ainsi une autre loi profonde de la réalité : que la vie s’obtient et se mûrit dans la mesure où elle est livrée pour donner la vie aux autres. C’est cela finalement la mission » (EG 10). « L’action missionnaire est le paradigme [la base, le modèle] de toute tâche de l’Église » (EG 15). « Nous sommes tous appelés à cette nouvelle “sortie” missionnaire (EG 20).


 


C’est en effet ce que Jésus nous propose. Il envoie ses premiers disciples, ses 70 disciples, en mission. Il ne les garde pas tout le temps près de lui. « Les soixante-dix disciples de Jésus en font l’expérience, eux qui reviennent de la mission pleins de joie » (cf. Lc 10, 17). Jésus constate cela : « il exulte de joie dans l’Esprit Saint et loue le Père parce que sa révélation rejoint les pauvres et les plus petits (cf. Lc 10, 21) » (EG 21).


 


Autre exemple : quand Jésus a suffisamment parlé dans un ville, il dit : « Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, afin que j’y prêche aussi, car c’est pour cela que je suis sorti » (Mc 1,38) (EG 21).


 


Donc conclut le pape : « La joie de l’Évangile est pour tout le peuple, personne ne peut en être exclu. C’est ainsi que l’ange l’annonce aux pasteurs de Bethléem : ‘Soyez sans crainte, car voici que je vous annonce une grande joie qui sera celle de tout le peuple’ » (Lc 2,10) (EG 23). C’était l’évangile que vous avez entendu à Noël.


 


Donc, ajoute le pape, l’Eglise est « la communauté des disciples missionnaires, qui prennent l’initiative, qui s’impliquent, qui accompagnent, qui fructifient et qui fêtent » (EG 24). Cela signifie un changement, d’après le pape : « J’imagine un choix missionnaire capable de transformer toute chose, afin que les habitudes, les styles, les horaires, le langage et toute structure ecclésiale deviennent un canal adéquat pour l’évangélisation du monde actuel » (EG 27). La paroisse « doit être en contact avec les familles et avec la vie du peuple » (EG 28). Quant à l’évêque, il doit marcher parfois devant son troupeau, parfois au milieu, et parfois derrière, car « le troupeau lui même possède un odorat pour trouver de nouveaux chemins » (EG 31) ! Il faut éviter le refrain « on a toujours fait ainsi » (EG 33). « J’invite chacun à être audacieux et créatif dans ce devoir de repenser les objectifs, les structures, le style et les méthodes évangélisatrices de leurs propres communautés » (EG 33). Ainsi écrit le pape François. 


 


Les freins de la mission


   


Soeurs et Frères, avons-nous une foi assez grande et une vie communautaire assez solide pour changer le monde? Parfois on est découragé dans l’Église, parce qu’il y a moins de monde qu’autrefois, moins de participation. Les prêtres sont moins nombreux, parfois ils sont âgés et fatigués. Les laïcs ont déjà beaucoup d’engagements professionnels ou familiaux. On manque de personnes disponibles. Mais le pape François est sévère pour ceux qui se découragent! Dans Evangelii gaudium, il écrit: « la psychologie de la tombe transforme peu à peu les chrétiens en momies de musée » (EG 83). Et il ajoute de manière incisive: « une des plus sérieuses tentations est le sens de l’échec, qui nous transforme en pessimistes mécontents et déçus, au visage assombri » (EG 85). Parfois, on se plaint parce qu’on a trop travaillé et qu’on est fatigué. Le pape répond: « Le problème n’est pas toujours l’excès d’activité, mais ce sont surtout les activités mal vécues, sans les motivations appropriées, sans une spiritualité qui imprègne l’action et la rend désirable » (EG 82). Voilà une constatation qui est livrée à la méditation de chaque acteur pastoral ! 


 


Le contenu de la mission


 


Un premier objectif de la mission, c’est de présenter la foi d’une manière simple. « Une pastorale en terme missionnaire, dit le pape, n’est pas obsédée par la transmission désarticulée d’une multitude de doctrines qu’on essaie d’imposer à force d’insister. Quand on assume un objectif pastoral et un style missionnaire, qui réellement arrivent à tous sans exceptions ni exclusions, l’annonce se concentre sur l’essentiel, sur ce qui est plus beau, plus grand, plus attirant et en même temps plus nécessaire » (EG 35). Mais tout ne vient pas de nous ; nous recevons la grâce de Dieu : « L’élément principal de la loi nouvelle, écrit le pape, c’est la grâce de l’Esprit Saint, grâce qui s’exprime dans la foi agissant par la charité » (EG 37). Cette grâce passe par les sacrements. Or, parfois, nous décourageons les gens par manque d’accueil: le pape nosu dit : « nous nous comportons fréquemment comme des contrôleurs de la grâce et non comme des facilitateurs. Mais l’Église n’est pas une douane, elle est la maison paternelle où il y a de la place pour chacun avec sa vie difficile » (EG 47). Il faut aller ainsi aux « périphéries humaines » (EG 46), selon ce mot qu’affectionne le pape ; il faut savoir que les pauvres sont les destinataires privilégiés de l’évangélisation (EG 48).


 


Il s’agit de communiquer la Parole de Dieu, spécialement à travers la Bible.


 


Un deuxième objectif, c’est de vivre l’amitié dans nos paroisses et communautés, et de rayonner cette amitié autour de nous. Une « paroichia », en grec, cela signifie une colonie d’étrangers dans une grande ville. C’est donc un groupe minoritaire, qui vit intensément en communauté et qui a un message pour les autres. Souvent on pense la paroisse comme couvrant un territoire avec tous ses habitants. Mais en fait, à l’origine, la paroisse, c’est une minorité de gens de ce territoire, c’est un petit groupe. Le pape précise ainsi le profil de la paroisse : « Elle est communauté de communautés, un sanctuaire où les assoiffés viennent boire pour continuer à marcher, et centre d’un constant envoi missionnaire » (EG 28). Donc la paroisse regroupe différentes petites communautés ; elle offre un havre de paix, un lieu de joie, un lieu qui donne à boire aux assoiffés ; puis elle envoie en mission. Donc la question nous est lancée : comment être attractif et amical dans nos paroisses, pour les célébrations et pour la vie communautaire ? La communauté se réunit en effet aussi en prière et pour la liturgie : elle doit être chaleureuse.


 


Le troisième objectif, c’est le bien de la société. Cela comporte de manière prioritaire l’intégration sociale des pauvres : « Les pauvres ont une place de choix dans le cœur de Dieu, au point que lui-même s’est fait pauvre (2 Co 8,9), dit le pape. Tout le chemin de notre rédemption est marqué par les pauvres » (EG 197). « Pour l’Église, l’option pour les pauvres est une catégorie théologique avant d’être culturelle, sociologique, politique ou philosophique » (EG 198). « Chaque chrétien et chaque communauté sont appelés à être instruments de Dieu pour la libération des pauvres, de manière à ce que ceux-ci puissent s’intégrer pleinement dans la société » (EG 187). L’engagement pour les pauvres passe par une réglementation de l’économie: « Si nous voulons vraiment atteindre une saine économie mondiale, il y a besoin, en cette phase historique, d’une façon d’intervenir plus efficace, qui, restant sauve la souveraineté des nations, assure le bien-être économique de tous les pays » (EG 206 ; cf. aussi EG 239). Le Saint Père fait donc appel ici à une gouvernance mondiale pour résoudre le problème de la pauvreté.


 


Le développement économique débouche aussi sur le service de la paix. « Une paix qui n’est pas le fruit du développement intégral de tous n’aura pas d’avenir et sera toujours semence de nouveaux conflits et de nouvelles formes de violence » (EG 219). Et l’engagement pour la paix débouche sur l’engagement pour l’écologie et la sauvegarde de la création, du climat et de l’humanité. La paix demande aussi le dialogue, en particulier le dialogue avec l’l’Islam, le pape ajoute : « Nous chrétiens, nous devrions accueillir avec affection et respect les immigrés de l’Islam, qui arrivent dans nos pays, de la même manière que nous espérons et demandons d’être accueillis et respectés dans les pays de tradition islamique » (EG 253). 


 


Notre engagement personnel


  


Je vous invite donc tous à réfléchir à votre engagement de chrétien à partir de cet envoi en mission. Quand on est envoyé en mission, on est fier, on a une responsabilité. Je me rappelle un jour à un camp de jeunes, il y avait une course à faire au village pour achter quelque chose qui manquait. Les chefs se demandent: à qui allons-nous demander ce service? Et quelqu’un dit: on va demander au jeune Hans, là, le garçon qui est un peu timide. On demande donc à Hans de faire la course au village. Quand on lui a confié cette mission, il a été étonné. Il a dit : c’est à moi que vous demandez cela? On a répondu: Oui, car nous savons que tu es capable! Alors il a pris courage, il a fait la course au village et il est revenu tout fier avec ce qu’on lui avait demandé! Depuis lors, il a perdu sa timidité et est devenu un garçon enthousiaste. 


 


Chacun de nous peut être comme le petit Hans. Quand on est envoyé en mission, on découvre en soi de nouvelles potentialités, de nouvelles qualités. Et on est fier de sa mission, on en parle autour de soi et on convainc des autres personnes. On est utile aux autres et on fait grandir l’amitié. Je vous invite à vivre votre vie comme une mission, pas comme un devoir ou une nécessité, mais comme une mission. Chacun doit découvrir quelle est sa mission ; cahcun peut construire une mission dans sa vie. 


 


Notre Église a besoin d’être en mission. Elle doit témoigner davantage dans notre société. Elle doit toucher des gens qui sont loin d’elle. Une mission, ce n’est pas au-dessus de nos forces. Ce n’est pas une « mission impossible ». Car on peut préciser une mission ; on peut cibler la mission ; on peut préparer une mission ; on peut se former pour cette mission ; on peut travailler ensemble pour une mission ; on peut évaluer une mission ; on peut diffuser une mission et en parler.  


 


Je vous invite à réfléchir à cela et à voir ce qu’il faut faire pour être davantage une Église en mission. Il faut voir si cette invitation du pape François vous intéresse. Il faut voir ce que chacun peut trouver comme place dans cette mission.


  


Un outil pour se préparer à la mission : l’année de la miséricorde


  


Pour cela le pape nous offre cette année-ci un instrument de choix : l’année jubilaire de la miséricorde. Il nous invite à découvrir Dieu comme miséricordieux ; et à être des acteurs de miséricorde. Pour cela, le pape nous invite à passer par une porte sainte. 


 


Bonne mission à tous !


 


+ Mgr Jean-Pierre Delville


Votre évêque


 






[1] W. Levison, Das Testament des Diakons Adalgisel-Grimo vom Jahre 634, dans Trier Zeitschrift, 7 (1932), p. 75 et 77 ; Nancy Gauthier, L’évangélisation des pays de la Moselle. La province romaine de Première Belgique entre Antiquité et Moyen-Âge (iiie-viiie siècles), Paris, 1980, p. 414 ; M. Werner, Der Lütticher Raum in Frühkarolingischer Zeit. Untersuchungen zur Geschichte einer karolingischen Stammlandschaft, Göttingen, 1980, p. 31-58 ; Jean-Pierre Delville etJulie Dury, Liège, II. Diocèse, I. Des origines à 1559, dans Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, t. 32, Paris, 2016, c. 149-163.




[2] W. Levison, Das Testament, p. 81.




[3] Alain Dierkens (éd.), Le sarcophage de sancta Chrodoara : 20 ans après sa découverte exceptionnelle : actes du colloque international d'Amay (30 août 1997), Amay, Cercle archéologique Hesbaye-Condroz, 2006. Aussi dans Bulletin du Cercle archéologique Hesbaye-Condroz, 25 (2000-2001) ; Dierkens, Quelques aspects, p. 42.




[4] W. Levison, Das Testament, p. 80-81.




[5] Cf. Paul Gerin, Les origines de la Démocratie chrétienne à Liège (Études sociales 14 à 17), Liège-Paris, 1958, p. 64-65, et Paul Gerin, Catholiques liégeois et question sociale (1833-1914) (Cahiers des Études sociales), Bruxelles, 1959, p. 64-65 ; Paul Gerin, Liège, II. Diocèse, III. De 1801 à nos jours, dans Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, t. 32, Paris, 2016, c. 170 sv.




[6] Cf. Paul Gerin, Les origines de la Démocratie chrétienne à Liège (Études sociales 14 à 17), Liège-Paris, 1958, p. 22 sv., et Paul Gerin, Catholiques liégeois et question sociale (1833-1914) (Cahiers des Études sociales), Bruxelles, 1959, p. 21 sv.




[7] Cf. Paul Gerin, Les origines de la Démocratie chrétienne à Liège (Études sociales 14 à 17), Liège-Paris, 1958, p. 36 sv., et Paul Gerin, Catholiques liégeois et question sociale (1833-1914) (Cahiers des Études sociales), Bruxelles, 1959, p. 36 sv.




[8] Paul Gerin, Les origines..., p. 41 ; Catholiques liégeois..., p. 41.




[9]Ibid., p. 43.




[10] Paul Gerin, Les origines..., p. 70 ; Catholiques liégeois..., p. 70.




[11] Paul Gerin, Les origines..., p. 84 ; Catholiques liégeois..., p. 84.




[12] Paul Gerin, Les origines..., p. 81 ; Catholiques liégeois..., p. 81.




[13] Paul Gerin, Les origines..., p. 71 ; Catholiques liégeois..., p. 71.




[14] Paul Gerin, Les origines..., p. 74 ; Catholiques liégeois..., p. 74.




[15] Paul Gerin, Les origines..., p. 87 ; Catholiques liégeois..., p. 87.




[16] Paul Gerin, Les origines..., p. 90 ; Catholiques liégeois..., p. 90. – P. Gerin, Les congrès des oeuvres sociales tenus à Liège en 1886, 1887 et 1890, dans Annuaire de la Commission communale d’histoire de l’Ancien Pays de Liège, Liège, 2002. – P. Gerin, Les congrès sociaux de Liège (1886, 1887 et 1890), carrefours du catholicisme social international, dans Bollettino dell’Archivio per la storia del movimento sociale cattolico in Italia (Milan),XXXVIII, 2003, p.304-339.




[17] Jean-Louis Jadoulle, La pensée de l’abbé Pottier (1849-1923). Contribution à l’histoire de la Démocratie chrétienne en Belgique, Louvain-la-Neuve, 1991. – Jean-Pierre Delville,Réseaux démocrates chrétiens et appuis pontificaux. L’action de Mgr Antoine Pottier (1849-1923) à Rome, sous Léon XIII et Pie X, dans La papauté contemporaine (19e-20e s.) – Il papato contemporaneo (Secoli XIX-XX), Jean-Pierre Delville et Marko Jacov (éd.), avec la collaboration de L. Courtois, Françoise Rosart et Guy Zélis (Collectanea Archivi Vaticani, 68, Bibliothèque de la Revue d’histoire ecclésiastique, 90), Rome - Louvain-la-Neuve, juin 2009, p. 195-228. – Jean-Pierre Delville,Un intellectuel au cœur de la question sociale : Mgr Antoine Pottier à Rome de 1905 à 1908, dans Dries Vanysacker, Pierre Delsaerdt, Hedwig Schwall et Jean-Pierre Delville (éd.), The quintessence of lives. Intellectual Biographies in the Low Countries presented to Jan Roegiers, (Bibliothèque de la RHE, 91), Leuven-Turnhout-LLN, 2010, p. 445-468. Jean-Pierre Delville,Antoine Pottier (1849-1923), le « docteur de la démocratie chrétienne » : ses relations internationales jusqu’à son exil à Rome (1902), dans G. Zélis (éd.), Les intellectuels catholiques en Belgique francophone aux 19e-20e siècles, Louvain-la-Neuve, Academia Bruylant, 2010, p. 209-260.




[18] Paul Gerin, Les origines..., p. 148 ; Catholiques liégeois..., p. 148.




[19] Paul Gerin, Les origines..., p. 96 sv., 122 sv., 156 sv. ; Catholiques liégeois..., p. 96 sv., 122 sv., 156 sv.




[20] Jean-Louis Jadoulle, La pensée de l’abbé Pottier (1849-1923). Contribution à l’histoire de la Démocratie chrétienne en Belgique, Louvain-la-Neuve, 1991, p. 117 sv.




[21] Paul Gerin, Les origines..., p. 129 sv. ; Catholiques liégeois..., p. 129 sv. — Monique Hensmans, Les origines de la Démocratie chrétienne, Éd. du monde ouvrier, Bruxelles, s. d.




[22]Le monde catholique et la Question sociale (1891-1950), sous la direction de Françoise Rosart et Guy Zelis, Vie ouvrière, Bruxelles, 1992.




[23] Paul Gerin, L’abbé Antoine Pottier, un maître à penser et à suivre, dans  J.-P. Delville (éd.), Grand Séminaire de Liège. 1592-1992, Liège, 1992, p. 149-168.




[24]Een kantelend tijdperk. Une époque en mutation (1890-1910), éd. par Emiel Lamberts, Kadoc, Leuven, 1992.




[25] La jeunesse ouvrière chrétienne : Wallonie-Bruxelles 1912-1957,Bruxelles, Vie ouvrière, 1990.




[26] Paul Gerin, Banneux Notre-Dame, dans Liège, Histoire d’une Église, 4, éd. par J.-P. Delville, Strasbourg, 1995, p. 25-26. – René Rutten, Histoire critique des apparitions de Banneux, Namur, 1985.




[27] Paul Gerin, Les prêtres ouvriers, dans Liège, Histoire d’une Église, 4, éd. par J.-P. Delville, Strasbourg, 1995, p. 35-36.




[28]Madame Michotte. Une Liégeoise au service de l’enfance malheureuse. Son oeuvre aujourd’hui, Liège, 1991, p. 46-47.




 



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