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Tous les éditos > Conférence "Saint Remacle et l'annonce de l'évangile" du 18 octobre 2016 à l'église St-Remacle, Liège (24/10/2016)


 


Saint Remacle et l’annonce de l’évangile


ou comment dompter le loup par la miséricorde


 


Conférence de Jean-Pierre Delville, évêque de Liège


18 octobre 2016, église S.-Remacle à Liège


Visite pastorale au doyenné de Liège (rive droite)


 


 


Profitons de l’expérience de saint Remacle, auquel est consacrée cette église, pour découvrir l’action d’un homme qui annonça l’évangile dans nos régions autrefois. Et voyons ensuite comment cela nous relance dans notre actualité.


 


1. Saint Remacle et l’évangélisation des Ardennes


 


1.1.  Contexte géopolitique européen


 


Un élément-clé de l’histoire européenne fut la conversion des Francs, suite à la conversion de leur roi Clovis († 511) [1]. Le baptême de celui-ci a lieu vers 496, non dans le cadre de l’arianisme, mais dans le cadre de l’Église catholique. C’était un coup de génie : par le fait même Clovis devenait un allié du pape et de nombreux évêques. Cette conjonction se marque par l’adoption de saint Martin comme protecteur des Francs.


Cette union entre le sacré et le profane va donner une force particulière aux Francs et à leur dynastie. Elle leur permet d’intégrer la culture latine dans la leur à travers la religion chrétienne et de fusionner progressivement les deux ethnies en présence : les Romains et les Germains, sous l’égide du christianisme. Cette union est à la base de la conscience européenne et de la chrétienté médiévale. Elle est basée sur une conception allégorique des choses, d’inspiration platonicienne, qui voit toujours le mystère au-delà du matériel. Ainsi, par cette conception, des cultures différentes peuvent s’imbriquer l’une dans l’autre.


À cela s’ajoute la venue des moines irlandais sur le continent. Par leur maîtrise de la langue celte, ils sont capables de s’approcher des populations des campagnes. Ainsi saint Colomban fonde en 590 le monastère de Luxeuil (Franche-Comté), qui va devenir rapidement un centre intellectuel exceptionnel. Au même moment, le roi Dagobert s’adjoint les services d’un fils de bonne famille (propriétaire de mines d’or an Aquitaine), Eloi, qui devient orfèvre, puis ministres des finances du royaume. Il est ensuite élu évêque de Noyon-Tournai. Il demande au roi de pouvoir fonder un monastère à Solignac près de Limoges en 632. Il y met comme abbé un moine de Luxeuil, Remacle (600-676 env.), originaire d’Aquitaine lui aussi.


 


1.2.  Le projet de Remacle à Cugnon


 


En Ardenne, il n’y a pas encore d’édifice semblable à cette époque. Vers 630, est fondé l’ermitage de Nassogne par Monon, moine formé par l’évêque de Tongres, Jean l’Agneau (env. 623-649), et assassiné vers 645. Mais, entre 643 et 648, le nouveau roi, Sigebert III (631-656), déclenche un événement important pour l’évangélisation des Ardennes[2]. Il fait appel à Remacle pour fonder un nouveau monastère. Par une lettre adressée à son maire du palais, Grimoald, il donne le lieu de Cugnon, situé dans une boucle de la Semois (à l’extrémité nord-ouest du diocèse de Trèves, à l’est de Bouillon) à Remacle[3], pour y établir une abbaye. Remacle est un personnage qui bénéficie d’une expérience assez exceptionnelle et de relations à un haut niveau. La règle monastique qu’il pratique est d’inspiration irlandaise. Le lieu qu’il reçoit est bien situé, orienté au sud vers la rivière, et appartient au fisc[4] ; il rappelle Solignac[5]. Il est tranquille et situé « en notre terre, la forêt d’Ardenne[6] ». Ceci nous rappelle que la forêt ardennaise est considérée comme domaine royal[7] ; le roi en dispose donc à sa volonté. C’est lui qui va pourvoir à son évangélisation, mais aussi à son contrôle.


Sigebert III, qui sera vénéré comme saint, était roi depuis 634, sous la tutelle de Grimoald, maire du palais ; l’acte émis entre 643 et 648 est peut-être une manifestation d’émancipation du roi. Néanmoins, elle se fait sous sa haute surveillance ; Grimoald est le premier laïc cité par le texte, parmi les membres du conseil du roi ; les deux autres sont Bobo et Adalgisel, peut-être parents d’Adalgisel, diacre de Verdun. Trois évêques sont aussi présents, ceux de Cologne (Cunibert), de Trèves (Numérain) et de Verdun (Godon). L’acte est donc très officiel et solennel. La motivation du roi s’exprime en termes très religieux[8] : la fondation est faite « pour l’augmentation de notre récompense », car « le pouvoir royal semble renforcer son exercice lorsque, de sa propre volonté, il n’hésite pas à destiner des biens aux serviteurs de Dieu ». C’est pourquoi, dit-il[9], « nous voulons construire un monastère en l’honneur de notre saint patron Pierre, de Paul, de Jean et d’autres martyrs ». Pierre est le patron typique des institutions de moines irlandais[10]. Le roi « institue Remacle comme abbé ; il devra rester là-bas selon l’ordre et les avertissements des anciens pères[11] » : il s’agit bien d’une mission d’ordre religieux contemplatif, on n’y trouve aucune trace de mission d’évangélisation. Le territoire de Cugnon est donné « afin qu’il plaise aux serviteurs de Dieu de répandre sans cesse et avec attention leurs prières au pieux Seigneur[12] ». La sensibilité religieuse du roi est manifeste, même si la fondation a aussi une portée politique. Cela montre bien la fusion qui s’opère alors entre le pouvoir politique et la foi chrétienne.


 


1.3. La fondation de Stavelot et Malmedy


 


Cependant, l’histoire nous montre que cette fondation resta lettre morte. On ne sait pas pourquoi. Peut-être le territoire de Cugnon était-il trop étriqué ? Ou Remacle a-t-il eu l’ambition de s’enfoncer plus au nord de la forêt ardennaise ? Ou le maire du palais a-t-il intrigué pour trouver un endroit plus opportun pour la fondation ? Toujours est-il que, peu après, un nouvel acte est signé, en 648 au plus tard[13]. Il attribue désormais à Remacle le territoire autour de Stavelot et de Malmedy. Ce lieu[14] est situé « dans notre forêt appelée Ardenne, dans un lieu de vaste solitude, là où une foule de bêtes abonde ». Cette phrase accentue le rôle de la forêt (appelée forestis et non silva, ce qui donne une impression plus concrète et moins littéraire) et souligne sa richesse en gibier (et non son côté inhospitalier). Mais l’expression « vaste solitude » est littéraire et est utilisée pour décrire un paysage monastique ; il ne s’agit donc pas, par ces mots, d’accentuer le caractère sauvage du lieu, mais ses qualités.


Le lieu est concédé aux « serviteurs de Dieu » (2.3), « qui, à cet endroit, sont connus pour vénérer les gages de notre patron Pierre, et de Paul, Jean, Martin (2.2) et des autres saints, afin qu’ils y construisent les monastères dénommés Malmedy et Stavelot, là où avec la protection du Christ, le vénérable abbé Remacle est connu comme étant à leur tête[15] ». Il s’agit donc de deux lieux différents, qui existent déjà et où Remacle et ses moines sont déjà connus. Cela donne à penser qu’ils ont pris eux-mêmes l’initiative de découvrir ces lieux et de s’y installer déjà. Cela expliquerait qu’il y ait deux lieux, qui de plus sont situés sur deux diocèses différents : Malmedy sur le territoire de Cologne, Stavelot sur celui de Tongres-Maastricht[16]. Les moines ont apparemment commencé à s’installer en ermites avant la donation, eux « qui, avec tout notre consentement, apparaissent comme construisant ces chaumières[17] ». Le lieu n’était pas défavorable, il avait des qualités géologiques particulières ; en outre il était traversé par la via Mansuerisca, citée dans une charte de 670, qui rétrécit le territoire monastique et fait de cette voie une de ses limites. Il apparaît avec sûreté aujourd’hui que cette route qui traverse la Fagne n’était pas romaine mais mérovingienne et qu’elle avait été construite avec beaucoup d’art au 7e siècle ; elle a supposé une véritable politique de travaux publics. Donc le territoire de Stavelot et de Malmedy est situé dans une zone d’exploitation économique. Il semble que l’esprit entreprenant de Remacle ait rencontré le souci politique de promotion du territoire de Sigebert et de Grimoald.


La motivation du roi est toujours religieuse[18] : c’est « pour que, par leurs mérites, nous méritions d’obtenir une abondance de rémunération éternelle ». Par rapport à la formulation de la première charte, on remarque que la phrase sur l’union du pouvoir temporel et spirituel a disparu et que l’expression du salut est plus théologique : elle insiste sur le mérite du roi et des moines. En effet, on note dans cette charte une plus grande intervention des moines dans la rédaction. Par contre, la titulature du monastère ressemble à celle de Cugnon, sauf qu’ici, on a ajouté Martin aux autres patrons, ce qui va dans le sens d’une plus grande adaptation à la sensibilité laïque. Les autres saints ne sont d’ailleurs plus appelés martyrs, mais saints : autre signe d’adaptation à la sensibilité des temps. Le but des moines est décrit en termes plus précis : outre la référence aux enseignements des pères, on parle ici de « monastères selon la règle des communautés[19] ». Le but est d’ailleurs spécifié[20] : « c’est qu’à cet endroit la famille de Dieu et ses gardiens doivent mener une vie contemplative, suivant l’invitation divine : celui qui aura laissé une maison, un père ou une mère, ou des champs, etc. recevra le centuple et possédera la vie éternelle ». La vie monastique est donc décrite avec ses fondements évangéliques. En outre, la délimitation du territoire est motivée par le danger pour les moines de fréquenter les gens de trop près et d’être distraits dans leur vie contemplative[21] : « c’est pour éviter les dangers des âmes de gens qui habitent là et pour éviter les rencontres avec les femmes, de façon à vaquer à Dieu seul sans pression du peuple et sans tumulte du monde ». Pour cela, Sigebert accorde un territoire tel que, « en faisant le tour des territoires des deux monastères, on mesure plus de 12 000 saltus[22] » (ce qui pourrait équivaloir à 100 000 hectares). Conclusion du roi : « nous avons concédé pleinement ces petits dons au regard de Dieu[23] ». Ces « petits dons » ont cependant été faits en présence de cinq évêques, ceux de Cologne (Cunibert), Trèves (Numérain), Toul (Teutfred), Laon (Atellan) et Verdun (Gislochard) et de neuf nobles, à commencer par Grimoald. Cependant l’évêque de Tongres[24] n’est pas là, ce qui montre bien que la décision a été prise indépendamment de lui et qu’il en est écarté. Par contre trois cours royales sont à proximité (Lierneux, Cherain et Amblève). L’abbaye est bien entourée. C’est Grimoald apparemment qui fait construire les monastères.


 


Cependant entre 656 et 680, les Pippinides subissent une éclipse, suite à une prise de pouvoir manquée[25]. Durant cette période deux événements marquent Stavelot-Malmedy. D’abord, une rectification du territoire concédé au monastère double ; ensuite, l’accueil de saint Lambert, évêque de Tongres-Maastricht. C’est en 670 qu’a lieu la limitation du territoire de Stavelot-Malmedy[26], à la demande de Remacle et sous la supervision de l’évêque de Tongres, Théodard († 672). L’acte est établi par le roi Childéric II et les reines Chimnehilde et Billehilde : « L’évêque-abbé lui-même, et ses moines en accord avec lui, nous ont demandé d’établir une confirmation, de par notre autorité […]. Les serviteurs de Dieu ont demandé que ce soit à la condition qu’en direction de nos cours, à savoir Amblève, Cherain et Lierneux, nous veuillons bien soustraire six mille saltus à la mesure de 12 000, pour la stabilité de l’œuvre[27] ». On remarque que Remacle est appelé évêque ; s’il a demandé une réduction de territoire, c’est, si l’on en croit le texte, pour ne plus être dérangé par les cours royales qui sont dans son périmètre monastique : c’est une première séparation Église-État ! Cela permet de souligner la motivation de base[28] : « que, sans intrusion des forestiers ou de toute autre personne, il soit permis à cette famille de résider en ordre et dans le calme, et de servir Dieu nuit et jour, pour notre vie et la stabilité du royaume des Francs » ; ici l’on voit le rôle de l’Église pour l’État : prier pour lui. Remacle est évêque : cela donnait à sa fondation une grande autonomie par rapport à l’évêque du lieu. On a pu dire dès lors que l’« évêché de monastère est la clé de voûte de la politique monastique des Pippinides »[29].


L’évangélisation produite par ce type de fondation monastique est d’abord l’établissement d’une maison polyvalente à la campagne. Le monastère y est à la fois une école, un lieu de spiritualité, un lieu de commerce, un lieu de sociabilité et un lieu stratégique. Il va contribuer à développer des villes, comme on le voit à Mons, qui doit son origine au monastère de Sainte-Waudru, ou à Gand, avec le monastère S.-Pierre. Par ce fait le monastère crée un développement social régional. Il fondera plus tard des églises dans les villages voisins ; elles seront régulièrement consacrées à saint Remacle. Il contribue ainsi à l’évangélisation des campagnes.


 


2. La communication de l’évangile aujourd’hui


 


Le monde actuel est très différent de celui de saint Remacle. Au lieu que la foi y soit annoncée pour la première fois, elle y est plutôt un fait du passé, alors que la société se considère comme post-chrétienne. Néanmoins, des intuitions de Remacle restent d’actualité pour développer une nouvelle annonce de l’évangile. Il faut en effet se rendre compte qu’à chaque époque de l’histoire, des chrétiens se sont levés pour lancer une nouvelle évangélisation. En effet, par nature, le christianisme évangélise, dans la mesure où il se considère comme une bonne nouvelle pour le bien de l’humanité, c’est-à-dire pour son salut (mot qui en latin signifie aussi « santé »). Ainsi au 13e siècle, alors que l’Occident est totalement chrétien, un personnage comme François d’Assise considère qu’il faut annoncer l’évangile, car les gens ne le connaissent pas. Je voudrais développer des pistes actuelles de l’annonce de l’évangile. On notera que je préfère cette expression à celle d’évangélisation, parce que « annonce de l’évangile » suppose une réponse personnelle à la proposition de la foi et ne sous-entend pas un processus inconscient d’évangélisation. Je suivrai ici les quatre points que j’ai développé dans mon document d’inauguration de mon épiscopat, intitulé « Un Kairos pastoral »[30], « kairos » signifiant en grec un « temps favorable ».


 


2.1. Annonce de l’évangile et rapport au monde : le loup et la miséricorde


 


L’annonce de l’évangile se fait d’abord par des actes d’amour : Jésus lui-même guérissait avant d’annoncer le royaume de Dieu. Le salut qu’il inaugure concerne l’âme et le corps : cf. l’évangile (Lc 17,11-19) sur les dix lépreux. À celui qui remercie, Jésus dit : « Va ta foi t’a sauvé ». L’homme est sauvé, corps et âme. Pour Remacle et pour le roi Sigebert III, la fondation d’un monastère devait sauver le royaume. Le monastère était un lieu de salut. Il permettait de lutter contre la violence. Ainsi la Vita de saint Remacle raconte qu’il devait se protéger contre les loups. Un développement ultérieur, attesté par Abraham Ortelius en 1579 seulement, a fait de cet élément une belle histoire : « Saint Remacle possédait un âne pour transporter les pierres qui lui servaient à la construction de son monastère. Tandis qu'il se reposait auprès d'une carrière, un loup se lança sur l'âne et l'étrangla. Saint Remacle le condamna à remplir l'office de sa victime. "Dès aujourd'hui, lui dit-il, tu vas avoir - écoute bien, ô loup cruel - le cœur et la bonté d'un chien. Puis - c'est la pénitence à quoi je te condamne - loup, tu feras pour nous ce que faisait notre âne ! Ne t'es-tu pas montré plus fort que cet ânon ? Mets-toi dans les brancards, loup, et ne dis pas non, car Dieu le veut : c'est lui qui par ma voix commande !" Le loup prouva sur l'heure une humilité grande »[31]. Il est possible que cette légende ait été influencée par celle du loup de Gubbio et de saint François d’Assise, racontée par les Fioretti. Au loup qui mangeait régulièrement des habitants de la ville, saint François n’opposa aucune agressivité, mais il usa de miséricorde. Il lui demanda pourquoi il faisait cela. Le loup répondit : « Parce que personne ne me donne rien à manger ». Alors François reprocha aux gens de Gubbio de n’avoir pas compris les besoins du loup ; il les convainquit de donner chaque jour quelque chose à manger au loup. Ils le firent et depuis lors, celui-ci ne dérangea plus personne. Ceci montre que François a eu de la miséricorde même pour le loup et a entraîné les gens dans cette nouvelle approche. Il en va de même avec le loup de saint Remacle : il sert désormais au bien commun et même. Et ainsi Remacle participe à la sauvegarde de la création et promeut l’écologie !


Aujourd’hui une telle démarche passe par la paix dans le monde. Qu’on se rappelle comment en septembre 2016 le président Tuadera (de Centre-Afrique) est venu à Assise à la rencontre des religions pour la paix. Il a raconté comment l’intervention de chrétiens catholiques, avec des musulmans et des protestants a permis d’arrêter la guerre civile. Sur cette base, le pape François a décidé d’aller à Bangui en novembre 2015 pour stimuler cet accord de paix et ouvrir là-bas la première Porte sainte du jubilé de la miséricorde.


 


Ce travail d’annonce de l’évangile par le dialogue et la recherche du bien commun passe par de nombreuses voies. Il passe aussi par les questions de société, plus ou moins conflictuelles : euthanasie, mariage homosexuel, écologie, économie, justice sociale, questions sur lesquelles il est nécessaire de s’informer et de se positionner, dans le sens du bien commun.


Le pape François, dans son exhortation apostolique Evangelii gaudium (La joie de l’Évangile), précise par deux aspects cet engagement : l’intégration des pauvres dans la société et le dialogue pour la paix. Concrètement, c’est la toute première priorité que je voudrais lancer : comment, dans nos paroisses et nos communautés, réservons-nous une place privilégiée à l’intégration des pauvres et au dialogue pour la paix ? Comment faisons-nous écho à ces situations, comment procurons-nous un soutien ? L’engagement concret est porteur de foi. Il éclaire la foi. On s’éclaire les uns les autres en matière de foi. Notre Église possède d’innombrables Services, le vicariat Évangile & Vie le prouve, sans compter les institutions qui ne relèvent pas de lui. Comment s’épauler mutuellement entre unités pastorales et Services ? Entre Unités pastorales et institutions chrétiennes ? Quel est le rôle des hôpitaux, des mouvements, des syndicats, des mutualités ? Comment s’engager envers les personnes âgées et malades ? Et les détenus dans les prisons ? Comment accueillons-nous les étrangers ? Le rôle des laïcs est prépondérant en cette matière.


Notre diocèse a été pionnier en cette matière : cela a commencé en particulier avec le Congrès social de 1886, qui a ouvert la porte à la fondation des syndicats chrétiens et à la législation sociale belge ; il était l’œuvre de Mgr Victor Joseph Doutreloux et de l’abbé Antoine Pottier, théoricien de la justice sociale. En 1942, le premier prêtre ouvrier s’est engagé : c’est l’abbé Charles Bolland. En matière de dialogue, il faut souligner l’œuvre de Mgr Louis-Joseph Kerkhofs dans son sauvetage des juifs et, en particulier du rabbin Lepkifker, et son accueil du monastère de rite byzantin d’Amay, œuvre de Dom Lambert Beauduin, transféré ensuite à Chevetogne.


 


2.2. L’annonce explicite de l’évangile


 


Déjà dans le cas de Remacle, nous savons qu’il fonde son monastère sous la protection de personnages bibliques : les saints Pierre et Paul, ainsi que Jean. C’est un premier rappel de nos sources de foi. Le pape François a fait de l’annonce de l’Évangile une priorité. Il nous invite à être une Église « en sortie », qui ne reste pas dans son bien-être propre ou confinée dans ses intérêts spécifiques. Elle doit être en position d’annonce ; ma deuxième priorité est donc celle-ci : comment sommes-nous acteurs de la communication de l’évangile ? L’annonce explicite démarre par la conversation autour d’une table, dans l’intimité. Elle se développe ensuite dans l’enseignement. Chez nous, le catéchuménat des adultes se développe. La catéchèse fait l’objet de toute une réflexion, basée sur une catéchèse intégrée, qui touche aussi les adultes. Nos formations religieuses s’intensifient grâce à leur reconnaissance officielle via l’UCL.


De même, l’enseignement est important. Il y a une attente de présence chrétienne et d’esprit chrétien dans nos écoles libres. La relation avec la paroisse est très utile à ce sujet. Le cours de religion est nécessaire, comme poumon de spiritualité et d’humanité, alors même qu’il est contesté aujourd’hui. Les évêques, les syndicats et le SeGEC s’engagent en faveur de ce cours.


Les médias ont un rôle-clé. On doit communiquer mieux, y compris par le site internet du diocèse, par RCF, par la présence sur les médias, par l’amélioration des services de communication. La mise sur câble de KTO est un grand succès, qui s’est transmis à VOO. Le nouveau doyen Jean-Pierre Pire est engagé dans la catéchèse Messa’je. Il y a aussi des groupes de Lectio divina. Mais surtout, rappelons-nous notre Consultation diocésaine sur l’avenir de la catéchèse et les Assises de la caté le 30 sept 2017.


 


2.3. Annonce de l’évangile par la vie communautaire


 


Un troisième élément de l’annonce de l’évangile par Remacle, c’est la communauté chrétienne. En créant une communauté soudée, Remacle crée un nouveau mode de vie. De même aujourd’hui encore nos communautés sont sacrement du salut, c’est-à-dire signe actifs du salut. La collaboration entre les différents acteurs de la vie de l’Église est essentielle. Un Conseil presbytéral, une Assemblée des doyens, un Conseil d’Unité pastorale, une équipe pastorale, un groupe relais, sont nécessaires. On met en commun ses potentialités. Mais, comment faire naître un esprit d’amitié, un témoignage d’amour mutuel, une véritable fraternité ?


Il est important de vivre la complémentarité hommes-femmes. C’est à partir de cette expérience concrète et du rôle des femmes dans les communautés que celui-ci se dessinera mieux dans l’Église universelle. Le pape fait appel à ce discernement. Il souligne le charisme de fécondité que possède la femme et celui de formatrice. Il valorise le rôle de Marie-Madeleine comme première évangélisatrice.


La figure du prêtre est essentielle : il est le signe sacramentel que la communauté a son origine en Dieu et non en elle-même. C’est une interpellation pour nous tous. Il faut désirer le prêtre, dans un esprit de complémentarité des fonctions. Il faut aussi exercer un travail de parole pour accompagner les prêtres, les diacres et les acteurs pastoraux dans leur action sur le terrain, dans la diversité de leurs ministères et dans leur vie personnelle. Et pour donner le goût à des jeunes de s’engager dans le ministère presbytéral, y compris dans le célibat.


Nous sommes déjà un diocèse avec deux communautés linguistiques et culturelles. C’est l’originalité du diocèse de Liège, et cette situation nous stimule à l’ouverture. La diversité des communautés et des sensibilités doit nous encourager plus que nous énerver.


La diversité des communautés, c’est aussi la diversité des origines : africaines, polonaise, italienne, etc… La vie religieuse et l’émergence de nouvelles communautés sont précieuses dans la vie du diocèse.


La pastorale des jeunes est indispensable. Elle doit valoriser en particulier la création d’événements et le relais des initiatives existantes (Nightfever). Les JMJ, comme celles de Cracovie sont un moment essentiel pour les jeunes, de même que les initiatives connexes ou les mouvements de jeunesse. Dans tout cela c’est la communauté comme telle qui annonce l’évangile, par son vécu de fraternité.


 


2.4. L’annonce de l’évangile par la prière


 


La vie de prière était essentielle pour saint Remacle : il voulait une prière incessante. En effet, nous ne pouvons pas demander que Dieu réalise ce que nous ne désirons pas dans la prière !


La dimension spirituelle est essentielle dans notre monde. Le rôle de la liturgie et de la prière est primordial. Il faut voir comment activer cette dimension, comment rendre la liturgie cordiale et digne à la fois. Un respect s’impose et une formation liturgique doit continuer à être offerte.


La célébration des sacrements nous interpelle par son évolution et les difficultés qu’elle suscite ; mais il est sûr qu’elle est l’occasion d’engagements nouveaux et utiles, comme pour la préparation des funérailles ou celles du baptême et du mariage.


On doit aussi chercher des moments de prière qui soient différents de l’eucharistie ; notre diocèse a largement promu les rencontres de prière autour de la Parole de Dieu ; je songe aussi aux prières du soir ou aux adorations ; ou à des manifestations plus populaires comme des processions ou des manifestations en rue. Il est important d’offrir des lieux de prière et de spiritualité. En ce sens, nous avons la chance d’avoir le sanctuaire de Banneux dans le diocèse et d’avoir un pèlerinage à Lourdes très actif. C’est une grande richesse !


La vie des communautés nouvelles est importante comme lieu de base pour la prière personnelle et communautaire. La prière est un moment de gratuité, qui n’est pas toujours compris dans nos sociétés actuelles. Elle est vécue de manière interpellante dans l’islam et dans le bouddhisme. Nos contemporains sont en recherche de spiritualité. Il est fondamental de répondre à cette attente : c’est ma quatrième priorité. Nous sommes invités à la vivre davantage en profondeur !


Cela me fait penser à Marie-Paul Stevens, qui a été guérie d’une maladie incurable à l’invocation d’Elisabeth de la Trinité (1880-1906). Selon celle-ci, la Trinité habite en nous et nous en elle. Persuadée de cela, Marie-Paul s’est rendue en fin de vie au Carmel de Flavignerot près de Dijon, pour prier Elisabeth de la Trinité. Elle a constaté qu’elle a été guérie sur le champ[32]. À cause de cela, le pape François a pu canoniser ce 16 octobre cette religieuse carmélite française. Cet événement nous montre l’importance de la prière. Celle-ci est d’ailleurs autant contemplative que de demande.


 


Grâce à ces pistes, je pense que nous pouvons tous être des témoins de la foi aujourd’hui et ne pas craindre d’annoncer l’évangile autour de nous !


 


 


 






[1] Le présent texte est extrait essentiellement de deux publications : Jean-Pierre Delville, La christianisation des Ardennes (IVe-IXe siècles), dans Le face-à-face des dieux. Missionnaires luxembourgeois en Outre-Mer, Bastogne, Musée en Piconrue, 2007, p. 87-110 ; Le christianisme médiéval, creuset de l’Europe, dans Jean-Pierre Delville, Quelle âme pour l’Europe ?, Trajectoire 28, Namur, 2016, p. 57-90.




[2] Les études principales sur l’Ardenne au moyen âge, y compris la dimension religieuse, sont celles de François Baix, Étude sur l'abbaye et principauté de Stavelot-Malmédy. 1, L'abbaye royale et bénédictine (des origines à l'avènement de S. Poppon, 1021), Paris, 1924 ; Clément Bayer, Remaclus, dans Reallexikon der Germanischen Altertumskunde, t. XXIV, 2003, p. 485-504 ;d’Alain Dierkens, Abbayes et chapitres entre Sambre et Meuse (VIIème-XIème siècles), Sigmaringen, 1985, et Quelques aspects de la christianisation du pays mosan à l’époque mérovingienne, Liège, 1986 ; de Nancy Gauthier, L’évangélisation des pays de la Moselle. La province romaine de Première Belgique entre Antiquité et Moyen-Âge (iiie-viiie siècles), Paris, 1980 ; de D. Guilleaume, L’archidiaconé d’Ardenne dans l’ancien diocèse de Liége, 1913 ; de Philippe George, Saint Remacle. Mythe et réalité, Bruxelles, 1996 ; Ph. George, L’Aquitaine et le pays mosan. Sur les pas de saint Remacle (Colloque de Poitiers), Presses universitaires de Rennes, 2009 ; de B. Kasten, Grundbesitzgeschäfte…,dans Polfer Michel (éd.), L’évangélisation des régions entre Meuse et Moselle, Luxembourg, 2000, p. 279-316.


de J.-L. Kupper, Liège et l’Église impériale (Xème-XIIème siècles), Paris, 1981 ; de Christophe Masson, L’abbaye de Stavelot. Un avenir pour un passé recomposé, Namur, 2012 ; de Hartmut Müller, Die wallonischen Dekanate des Erzbistums Trier, Marburg, 1966 ; de Helga Müller-Kehlen, Die Ardennen im Frühmittelalter. Untersuchungen zum Königsgut in einem karolingischen Kernland, Göttingen, 1973 ; de Sebastian Ristow, Frühes Christentum im Rheinland. Die Zeugnisse der archäologischen und historischen Quellen an Rhein, Maas und Mosel, Münster, 2006 ; de Manfred van Rey, Die Lütticher Gaue Condroz und Ardennen im Frühmittelalter. Untersuchungen zur Pfarrorganisation, Bonn, 1977 ; et de M. Werner, Der Lütticher Raum in Frühkarolingischer Zeit, Göttingen, 1980 ; ainsi que les Trésors d’art de l’Ancien doyenné de Rochefort, De Roeck, 1966. — Soulignons aussi les travaux d’archéologie de J. Mertens, A. Dasnoy, H. Roosens et J. Straus. — On relèvera en outre l’intérêt des ouvrages collectifs suivants : Christianisation des pays entre Loire et Rhin, IVe-VIIe siècles, 1976 ; Jean-Pierre Massaut et Marie-Élisabeth Henneau (éd.), La christianisation des campagnes, Rome, 1996 ; Michel Polfer (éd.), L’évangélisation des régions entre Meuse et Moselle et la fondation de l’abbaye d’Echternach (Ve-IXe siècle), Luxembourg, 2000. — Sans oublier les ouvrages permettant une comparaison comme Cristianizzazione et organizzazione ecclesiastica delle campagne nell’alto Medievo : espansione et resitenze, Spolète, 1982 ; Charles Mériaux, Gallia irradiata. Saints et sanctuaires dans le nord de la Gaule du haut Moyen Âge, Stuttgart, 2006 ; et M. Rouche (éd.),Saint Géry et la christianisation dans le nord de la Gaule, 5e-9e siècles, 1984.




[3] Die Urkunden der Merowinger, éd. par T. Kölzer, Erster Teil (Monumenta Germaniae historica, Diplomata regum francorum), Hannovre, 2001, p. 202-204 ; George, Saint Remacle, p. 50-64 ; van Rey, Die Lütticher, 222 ; Kasten, Grundbesitzgeschäfte, dans Polfer Michel (éd.), L’évangélisation des régions entre Meuse et Moselle, Luxembourg, 2000, p. 279.




[4] situation avantageuse : Kasten, Grundbesitzgeschäfte, 297 ; Kupper, Liège, p. 88.




[5] George, Saint Remacle, p. 63-65.




[6]in terra nostra silva ardenense (Die Urkunden der Merowinger, p. 204).




[7] van Rey, Die Lütticher, p. 60.




[8] ad mercedis nostrae augmentum ; et regia potestas suum cultum corrobare videtur, quando ex propria voluntate compendia servorum Dei destinare non dubitat (Die Urkunden der Merowinger, p. 204).




[9] monasterium in honore patroni nostri Petri, Pauli, iohannis vel ceterorum martyrum […] construere volumus (ibid., p. 204).




[10] Berings,Les patronages, p. 442.




[11] Remaglum abbatem constituimus qualiter ibidem secundum ordinem et monita antiquorum patrum conversari debeat (Die Urkunden der Merowinger, p. 204).




[12]ut potius eis delectet attentius pio Domino preces incessabiliter fundere (Die Urkunden der Merowinger, p. 204).




[13]Die Urkunden der Merowinger, p. 205-207. 




[14]in foreste nostra nuncupante arduinna in locis vastae solitudinis […] in quibus caterva bestiarum germinat (Die Urkunden der Merowinger, p. 206). 




[15]Qui ibidem patroni nostri Petri et Pauli, Iohannis, Martini vel aliorum sanctorum pignora venerare noscuntur, concessimus eis ut ibi monasteria [….] cognominata Malmunderio seu Stabelaco construerentur (Die Urkunden der Merowinger, p. 206).




[16] van Rey, Die Lütticher, p. 225 ; George, Saint Remacle, p. 66 ; Noël, Moines et nature sauvage dans l’Ardenne du haut Moyen Âge : saint Remacle à Cugnon et à Stavelot-Malmedy, dans Dierkens Alain et Duvosquel Jean-Marie (éd.), Villes et campagnes au moyen âge, p. 563-598, p. 563-594.




[17] qui haec tuguriola omni nostro concessu excolere videntur (Die Urkunden der Merowinger, p. 207). 




[18] quatenus eorum meritis aeternae remunerationis copiam adipisci mereamur (Die Urkunden der Merowinger, p. 206).




[19]monasteria iuxta regulam coenobiorum vel traditionem patrum (Die Urkunden der Merowinger, p. 206).




[20]ut ibidem familia Dei vel custodes eiusdem quieto ordine contemplativam vitam agere deberent iuxta monitionem divinam : Qui reliquerit domum, patrem aut matrem, aut agros et cetera, centuplum accipiet et vitam aeternam possidebit (Die Urkunden der Merowinger, p. 206-207). Notons que cette citation de Mt 19,29 a subi un petit aménagement ; l’auteur de la charte a supprimé parmi les personnes à quitter, selon l’évangile, les frères et les sœurs — car les moines insistent sur la vie fraternelle —, et la femme et les enfants, car les moines ne sont pas censés en avoir.




[21] ob cavenda pericula animarum inhabitantium et ad devitanda consortia mulierum… ut absque inpressione populi vel tumultuatione saeculari Deo soli vacarent (Die Urkunden der Merowinger, p. 207).




[22]ut girum girando in utrorumque partibus monasteriorum mensurentur plus numeris milibus dextrorum saltibus duodecim (Die Urkunden der Merowinger, p. 206).




[23]pro divino intuitu haec munuscula plenius concessimus (Die Urkunden der Merowinger, p. 207).




[24] Evêques de Tongres-Liège à cette époque : Jean l’Agneau, de 623, jusque 25 juillet 649 – Amand, 649 ou peu avant, résigne vers 652. − Théodard, 669, jusque 6 sept. 670. − Lambert, après 6 sept. 670, déposé après 10 août 675. − Pharamond, après 10 août 675, déposé vers 682. − Lambert, vers 682, jusque † 17 septembre d’une année inconnue, 705 au plus tard. − Hubert, avant 13 mai 706, jusque † 30 mai 727.




[25]Dierkens, Abbayes, p. 322.




[26]Die Urkunden der Merowinger, p. 277-280 ; van Rey, Die Lütticher, p. 228.




[27]Ipse episcopus abbas eorum una cum ipsis monachis nobis exinde confirmationem auctoritatis nostrae petierunt adfirmare […]. Ea tamen conditione sic petierunt ipsi servi Dei, ut versus curtes nostras, id est Amblavam, Charancho, Ledernao, de ipsis mensuris duodecim milibus dextrorum saltibus sex milia subtrahere deberemus pro stabilitate operis (Die Urkunden der Merowinger, p. 279).




[28] ut absque ullius inpugnatione forestariorum vel cuiuslibet personae liceat ipsam familiam quieto ordine residere et pro vita nostra vel stabilitate regni Francorum die noctuque Domino famulari (Die Urkunden der Merowinger, p. 280).




[29] Dierkens, Abbayes, p. 298.




[30] Jean-Pierre Delville, Un kairos pastoral, Lettre pastorale de Mgr Jean-Pierre Delville, Liège, mars 2014, http://liege.diocese.be, http://liege.diocese.be




[31]FrançoisBaix, Légendes...., pp. 45-48, d’après Abraham Ortelius, Parergon theatri, 1579.




[32]Marie-Paul Stevens, Guérie!, Éditions carmélitaines, Paris, 2016.





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