Notre évêque nous parle

Tous les éditos > La consécration de la cathédrale de Liège en 1015 et son contexte historique (p.7-9) (10/11/2015)




de son état, exilé pour raisons politiques, peintre de profession. Si l’historicité de l’homme n’est pas garantie, il est clair que les raisonnements qu’il tient à l’évêque d’après le biographe développent le processus de réflexion et décision qui a pu avoir lieu dans l’esprit de l’évêque et tel que se le représente le biographe. Voici une présentation de ce passage[1], qui valorise la psychologie de l’évêque et l’amitié spirituelle, dans la logique de la nouvelle spiritualité monastique que développeront saint Bernard de Clairvaux (1090-1153) et Guillaume de Saint-Thierry (1085-1148), originaire de Liège[2].


 


« L’évêque accueillit cet homme remarquable avec joie et comme un cadeau de Dieu ; il lui témoignait une extrême révérence pour la sobriété et la modestie de sa vie. En peu de temps cet homme, d’inconnu devint connu, d’étranger devint citoyen, d’extérieur devint familier et intime. Entre eux deux, au fil des temps, grandit un lien non de la chair mais de l’esprit ; ce fut une croissance immense de confiance et d’affection, de sorte qu’on aurait cru que ces deux hommes, différents par la langue, la conduite et la patrie, étaient semblables quant à la charge, unis par l’affection, d’un seul cœur et d’une seule âme[3]. L’un était porté par l’autre, celui-là, pour les choses nécessaires au bien-être corporel, parce qu’il était étranger ; celui-ci, pour le conseil et la sagesse de l’autre. Une si heureuse amitié mutuelle était d’une grande utilité : elle contribua grandement au salut des âmes et acquit pour eux deux la clarté éternelle. En effet, au sein des innombrables rencontres et conversations dont ils bénéficiaient l’un et l’autre grâce au lien d’affection mutuelle, voilà que subitement en un lourd gémissement, des larmes s’écoulent sur le visage de l’évêque, une douleur plus aiguë s’amplifie, lorsqu’on évoque le malheur d’autrefois. Pour le massacre sanglant des siens et des ennemis de l’Église dont la mort advint – heureusement – durant le combat, l’évêque se lamente et il se consume en tristesse ; sa langue adhère à son palais[4], comme si un glaive avait transpercé son âme[5]. À cause d’un tel événement, il avoue, à l’encontre de la dignité de sa charge, qu’il a perdu la sérénité de l’esprit, qu’il est brûlé chaque jour par un quasi délire, qu’il souffre de cauchemar durant la nuit, et qu’il serait temps de chercher et de trouver un remède à cette maladie. »


 


« Le très révérend Jean, se rappelant la phrase de saint Paul, qui demande de pleurer avec ceux qui pleurent, de se réjouir avec ceux qui se réjouissent[6], commence par compatir à cette douleur, ce qui convenait à l’amour fraternel. Ensuite usant de la baguette et du bâton[7], tantôt il inspire la crainte, tantôt il redresse par la consolation l’âme fluctuante; finalement, il utilise toute sorte de conseil salutaire, plus efficace que toute médecine. D’abord il avoue que le sage ne doit pas être ému par les adversités, puisque l’on constate que les affaires humaines sont menées par une roue qui tourne, et puisqu’il apparaît que les choses sublimes sont mélangées aux infimes, et que les infimes sont mélangées aux sublimes, sachant qu’un changement subit des affaires ne peut pas se faire sans un certain flottement des âmes. Ensuite il allègue que c’est un grand crime pour un prêtre du Seigneur que de conduire une armée à la manière du pouvoir terrestre, de participer au versement du sang humain, que tant de gens périssent pour le salut d’une seule tête ; et que, contre l’armée ennemie, il faut se battre par la parole et non par le glaive. Pour tout cela, il faut humilier son corps, revêtir le sac, s’asseoir dans la cendre, mettre de la poussière sur sa tête et faire d’autres choses du genre de la plainte, de la douleur, de la






[1]Vita Balderici II episcopi Leodiensis auctore monacho Sancti Iacobi, Caput 15, dans Monumenta Germaniae historica, Scriptores, t. 4, p. 730.




[2] Cf. James McEvoy et Jacques Follon (éd.), Sagesses de l’amitié, II : Anthologie de textes philosophiques aptristiques, médiévaux et renaissants, Fribourg, 2003.




[3] Cf. Actes des apôtres 4,32.




[4] Cf. Psaume 21,16.




[5] Cf. Luc 2,35.




[6] Cf. Romains 12,15.




[7] Cf. Isaïe 10,24.




lamentation. Par un tel ordre de choses, il persuade que la colère du Dieu vivant doit être apaisée, lui qui a su détacher la tête de l’orgueilleux Goliath par la main de l’enfant David[1], lui qui a donné la victoire à Judith la veuve sur Holopherne le rebelle[2]. À côté de cela, il introduit la persuasion honnête qu’il faut construire un temple ; que les voix des hommes tués ne cherchent pas la vengeance, mais un certain apaisement des victimes. Il propose en exemple le règne de saint David[3] qui, après une terrible défaite du peuple hébreu, que le glaive doublement aiguisé et limé de la force angélique avait amené pour un délit commun, a jugé bon de se mettre au projet de construire un autel, pour que la fureur de Dieu tourne en clémence, et que le peuple puisse mériter une indulgence[4]. »


 


« Cet avis envahit le cœur de l’évêque ; il se réjouit et rend grâce, comme s’il avait consulté Dieu lui-même, pour le salut de son âme, de celle des tués et celle de son cousin de sang. Il promet volontiers qu’il fera ainsi, pour autant que Dieu, qui a donné ce conseil par la bouche de celui-là, daigne accorder sa réalisation. Celui-là confirme qu’il n’y a pas d’aide de Dieu tant que le travail n’est pas commencé ; et que, quand il est entamé, celui qui l’a commencé a fait la moitié de l’affaire. À une bonne volonté, pour laquelle il n’y a rien de meilleur, reporter à plus tard est un grand obstacle. Par un tel genre d’exhortation le saint amour n’envisage pas la diminution, mais l’augmentation ; non pas le repos, mais le stimulant ; la ferveur et non la fraicheur ; pour un travail commencé, le retard devenait une occasion de plus grand désir. C’est pourquoi, ayant murement consacré des ressources à cet ouvrage, il prend conseil avec les siens pour savoir en quel lieu doit être fondée la basilique[5]. »


 


L’option de construire une abbaye et non une collégiale correspond au nouvel essor de la vie monastique autour de l’an mil. Ainsi Baldéric compte-t-il parmi ses grands amis le moine Olbert († 1048)[6]. D’abord moine de Lobbes et élève d’Hériger, il étudie ensuite en France à Saint-Germain-des-Prés et à Chartres avec Fulbert. Il est envoyé par Baldéric II à Worms auprès de l’évêque Burchard auquel il apporte son aide pour la rédaction du Décret, grande collection canonique. Les tendances de ce décret sont : obéissance à l’empereur, indépendance du pouvoir spirituel. Olbert est ami intime de l’évêque Wazon (1042-1048). De retour à Lobbes, il se voit confier par Baldéric II l’abbaye de Gembloux, qu’il réforme en 1012 ; en 1021, Wolbodon (1018-1021) lui confie la direction de S.-Jacques. Olbert est un esprit épris du désir de réforme, et un amoureux des lettres et de la culture. Il est le maître de l’historien Sigebert de Gembloux.


 


Autour de Baldéric se déploie un milieu réformateur. Ainsi le futur évêque Wazon, qui est d’abord doyen de S.-Lambert dès 1013. C’est le responsable de l’organisation interne du chapitre[7]. Wazon développa l’idée de l’indépendance de l’Eglise par rapport au roi, et l’idée de l’élection de l’évêque[8]. Le pape Léon IX fera l’éloge du défunt. Son confrère au chapitre de la cathédrale, Frédéric d’Ardenne, devient archidiacre vers 1048 et chancelier du pape Léon IX en 1051, puis pape sous le nom d’Etienne IX (1057-1058) ; il répand ses idées à la curie romaine.


 


En 1018, à la demande de l’empereur Henri, Baldéric se joignit à la campagne qu'entreprit le duc de Basse-Lotharingie Godefroid de Verdun, accompagné des évêques de Cologne et






[1] Cf. 1 Samuel 17,1-54.




[2] Cf. Judith 13.




[3] Cf. 2 Samuel 7,1-29.




[4]Vita Balderici II episcopi Leodiensis auctore monacho Sancti Iacobi, Caput 16.




[5]Vita Balderici II episcopi Leodiensis auctore monacho Sancti Iacobi, Caput 17.




[6] Jean-Louis Kupper, Liège et l’Église impériale, p. 241 et 397.




[7] Jean-Louis Kupper, Liège et l’Église impériale, p. 316.




[8] Jean-Louis Kupper, Liège et l’Église impériale, p. 386.




d’Utrecht  pour châtier Thierry III de Hollande, coupable de trahison. L’évêque avait d’abord présenté ses excuses pour raison de santé ; mais l’empereur insista pour qu’il vienne. Cette aventure n'aboutit qu'à un insuccès : l'armée royale fut défaite le 29 juillet 1018 dans la forêt de la Merwede près de Vlaardingen (Zélande)[1]. Et Baldéric II mourut à Heerewaarden (village aujourd'hui compris dans la commune de Maasdriel, près de Bois-le-Duc). Il put être  inhumé dans la crypte de l’abbaye S.-Jacques de Liège, alors que l’église était en construction. Son confrère l’évêque Jean s’y trouve enterré aussi.


 


Si Baldéric se réveillait de la mort aujourd’hui, il serait triste de voir sa cathédrale détruite !


Mais il serait heureux de voir sa tombe préservée à S.-Jacques dans une église devenue magnifique, et à côté de celle de son ami Jean !


 






[1] Kees Nieuwerhuijsen et Tim De Ridder (éd.), Ad Flaridingum. Vlaardingen in de elfde eeuw. Middeleeuwse bronnen over de slag bij Vlaardingen, Hilversum, 2012.









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