Notre évêque nous parle

Tous les éditos > La consécration de la cathédrale de Liège en 1015 et son contexte historique (p.1-2) (10/11/2015)




Conférence donnée à l’Archéoforum de la place S.-Lambert le 27 octobre 2015


 


par Jean-Pierre Delville, évêque de Liège


 


La chronique des évêques de Liège[1], rédigée par Anselme de Liège  (1008-1056) et complétée par Gilles d’Orval en 1251[2], comporte ce qui suit à l’année 1015 (j’indique en italique, les ajouts de Gilles d’Orval) : « Baldéric[3], en présence de l’archevêque de Cologne, saint Héribert, fit la dédicace de l’église de Sainte Marie et de saint Lambert, qu’avait construite de manière très belle le vénérable Notger, le 5 des Calendes de novembre, le jour où le monde fait mémoire de deux oliviers, à savoir les saints Simon et Jude. Trois jours après cette dédicace, avec la même dévotion et une foule d’hommes et de femmes, ces deux hommes dédièrent l’église en l’honneur de saint Barthélemy, qui est située à l’extrémité de notre ville. C’est le noble Godescalc, prévôt de la grande église[4], qui l’avait fait construire et il y est enseveli comme nous pouvons le voir ».


 


Voici comment la Vita Balderici, écrite par un moine de Saint-Jacques vers 1100, raconte l’événement[5]. C’est à cette source que Gilles d’Orval a puisé pour introduire des ajouts dans les Gesta des évêques de Liège[6]. « (Baldéric) mérita de dédier la basilique de saint Lambert, construite par le vénérable Notger d’une belle manière, avec une grande assistance de prêtres, dans la joie du peuple et la participation d’une multitude de gens.Ce qui  ajouta à la joie de cette journée fut la présence du très révérend Héribert archevêque de Cologne, invité pour le mérite de sa sainteté et l’engagement de sa charité, et que tout le peuple de la ville vénérait comme l’image de la vertu divine.Cette consécration eut lieu le 5 des calendes de novembre dans les hymnes et la jubilation ; elle fut célébrée avec le plus grand honneur, lorsque le monde fait mémoire de deux oliviers, à savoir les saints Simon et Jude et implore leurs suffrages par des esprits actifs. Après trois jours, avec la même dévotion et autant de gens des deux sexes et de tous âges, tous les deux consacrèrent l’église qui se réjouit d’avoir le patronage et la mémoire de saint Barthélemy et qui est située presqu’à l’extrémité de notre ville. C’est le noble Godescalc, prévôt de la grande église, qui l’avait fait construire et il mérita d’y être enseveli comme nous pouvons le voir jusqu’aujourd’hui. »


 


Telles sont les sources historiques du millénaire que nous fêtons le 28 octobre 2015.






[1]Gesta episcoporum Tungrensium, Traiectensium et Leodiensium. Recensio altera (Excerpta), caput 30(31), dans Monumenta Germaniae historica, Scriptores, t. XIV, Berlin, 1883, p. 110.




[2]Gesta pontificum leodiensium, Liber II, caput 59, dans Monumenta Germaniae historica, Scriptores,25, p. 63.




[3]Sur Baldéric II (évêque de 1008 à 1018), voir Eugène Coemans, Baldéric II, dans Biographie nationale de Belgique, t. 1, Bruxelles, disponible sur le site Wikisource; Jean-Louis Kupper, Liège et l’Église impériale. XIe-XIIe siècles, Liège, Paris, 1981, p. 119-121, 353-355, 425-426, 457-458; Jacques Stiennon, Étude sur le chartier et le domaine de l’abbaye Saint-Jacques à Liège, Paris, 1951.




[4]Prévôt à partir de 1016. Cf. Charles Lays, Étude critique sur la Vita Balderici episcopi leodiensis, Liège, 1948, p. 45.




[5]Vita Balderici II episcopi Leodiensis auctore monacho Sancti Iacobi, Caput 6, dans Monumenta Germaniae historica, Scriptores, t. 4, p. 726.




[6]Charles Lays, Étude critique sur la Vita Balderici, p. 164-166.




1. La reconstruction de la cathédrale de Liège par Notger


 


Cette dédicace de la cathédrale Saint-Lambert est la conséquence de l’initiative de Notger, évêque de 972 à 1008, qui en fit de la reconstruction de la cathédrale le point culminant de son action urbanistique à Liège. Voici ce qu’en dit la Vita de Notger, écrite au 12e siècle[1] : « Notre Notger (…) transforma et rendit bien mieux qu’il n’était le monastère du bienheureux Lambert[2], notre patron, dont la vie est vénérable, la mort est précieuse, et qui, à cause de la peine de son martyre, consacra en son sang le lieu de notre cité au culte divin. En effet, l’église que le bienheureux Hubert[3] avait construite tombait en ruine à cause de la faiblesse de cette œuvre de peu d’envergure et la vétusté due au temps[4]. Une fois qu’il l’eut détruite, il éleva un temple doté de soixante chanoines, (…), avec la grandeur et la hauteur de l’ouvrage que l’on peut voir, pour qu’il soit la tête et la protection de la cité, et qu’il protège la patrie. Il le décora de riches ornements, il restaura les cloîtres et les bâtiments des maisons et des officines. Au même moment, en même temps que le temple, en multipliant les ouvriers et en augmentant les dépenses, il fit surgir de leurs fondements jusqu’à leur achèvement l’église paroissiale de Sainte-Marie[5], adjacente au temple, et le palais de la maison épiscopale[6] (…). Les colonnes de l’ancien temple, avec leurs bases et leurs chapiteaux, furent disposées devant la façade du nouveau temple en un portique qui conduit à la place du marché commercial, comme signe du passé qui ressort de l’état du présent édifice ; elles peuvent offrir à ceux qui le veulent la comparaison entre le premier temple et le suivant. »


 


D’après les études diverses, historiques[7] et archéologiques[8], la cathédrale construite par Notger comprenait deux chœurs, un occidental et un oriental, deux transepts et deux tours. Elle






[1] Vita Notgeri, §2, publiée par Godefroid Kurth, Notger de Liège et la civilisation au Xe siècle, Tome II, Appendices, Paris, 1905 p. 10-15. Traduite par Jean-Pierre Delville, Vie de Notger, évêque de Liège, traduite du latin et annotée, dans Marylène Laffineur, Jean-Pierre Delville et Jean-Louis Kupper (éd.), Notger et Liège. L’an mil au cœur de l’Europe, Editions du Perron, Liège, 2008, p. 7-22.




[2] Saint Lambert, évêque de 669/675 à 703/706, assassiné à Liège. Cf. J.-L. Kupper, Saint Lambert : de l’histoire à la légende, dans Revue d’histoire ecclésiastique 79 (1984) p. 5-49 ; et Jean-Pierre Delville, La christianisation des Ardennes (IVe-IXe siècles), dans Le face-à-face des dieux. Missionnaires luxembourgeois en Outre-Mer, Bastogne, Musée en Piconrue, 2007, p. 87-110.




[3] Saint Hubert, évêque de 703/706 à 727. Cf. P. Bertrand, Hubert (saint), dans Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, t. 25, Paris, 1995, c. 21-26.




[4] Sur cette église, cf. Marcel Otte (éd.), Les fouilles de la place Saint-Lambert à Liège, t. 1 (ERAUL, 18), Liège, 1984, p. 31-34 ; Les fouilles de la place Saint-Lambert à Liège, t. 4 : Les églises (ERAUL, 57), Liège, 1992.




[5] Sur l’église baptismale Notre-Dame-aux-Fonts, cf. Otte (éd.), Les fouilles… ; sur les fonts, cf. Geneviève Xhayet et Robert Halleux (éd.), Études sur les fonts baptismaux de Saint-Barthélemy à Liège, Liège, 2006.




[6] Jean Lejeune (éd.), Liège et son palais, Anvers, 1980.




[7] Jean-Louis Kupper, Sources écrites : des origines à 1185, dans Marcel Otte (éd.), Les fouilles de la place Saint-Lambert à Liège, t. 1 (ERAUL, 18), Liège, 1984, p. 31-34 ; Richard Forgeur, Sources historiques et iconographiques, dans Marcel Otte (éd.), Les fouilles de la Place Saint-Lambert à Liège. 4. Les églises, (ERAUL, 57), Liège, 1992, p. 25-88 ; Christine Renardy, Liège, 1015. Autour d’un millénaire, les infrastructures sacrées (Archéobook, 7), Namur, 2015.




[8]Luc-François Génicot, La cathédrale notgérienne de Saint-Lambert à Liège. Contribution à l’étude de la grande architecture ottonienne disparue du pays mosan, dans Bulletin de la Commission royale des monuments et sites, 17 (1967), p. 7-70 ; Marcel Otte, Jean-Marc Léotard et Heike Fock, Phases anciennes de la cathédrale Saint-Lambert à Liège, dans Bulletin de la Société royale Le Vieux-Liège, XIII (1994), p. 121-143 ; Benoît Van den Bossche, La cathédrale gothique Saint-Lambert à Liège (ERAUL, 108), Liège, 2005 ; D. Henrard, Place Saint-Lambert à Liège. Recherches menées dans le cadre de l’aménagement de l’Archéoforum : les édifices religieux de la zone occidentale, dans Bulletin de l’institut archéologique liégeois 113 (2003-2004), p. 5-29 ; Mathieu Piavaux, La cathédrale Notre-Dame et Saint-Lambert, cathédrale d’Empire, dans Jean-Louis Kupper, Jean-Pierre Delville et Marylène Laffineur, Notger et Liège. L’an mil au cœur de l’Europe, Liège, 2008, p. 51-64.









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