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Fête de saint Martin


11 novembre 2016


(Matthieu 25,31-46)


Homélie de Jean-Pierre Delville


 


 


Chers Frères et Sœurs,


 


C’est une joie pour moi de me retrouver ici avec vous en cette UP et en cette église où j’ai passé de très belles années de ma vie de prêtre. C’est une occasion exceptionnelle que de pouvoir fêter ici les 1700 ans de la naissance de saint Martin. Lui qui vivait au 4e siècle, à l’époque des Pères de l’Église, qui ont écrit beaucoup en leur temps, n’a pas laissé un seul écrit, mais il a beaucoup agi et on a écrit beaucoup sur lui. Vous avez souligné au début de cette célébration son rapport avec la nature, en mettant en valeur les fleurs et les arbres.


On peut se demander pourquoi l’évangile de ce jour est celui que nous venons d’entendre dans l’évangile de Matthieu (Mt 25,31-46), l’évangile de la fin des temps, le moment de rassemblement de toute l’humanité autour de Dieu en vue du jugement de chacun.


 


La réponse est dans la vie de saint Martin (316-397)[1], après l’épisode célèbre du partage du manteau à la porte d’entrée de la ville d’Amiens. Âgé de 18 ans, jeune soldat romain caserné à Amiens, il rencontre durant l’hiver à la porte de la ville un pauvre qui demande de l’aide. Sulpice Sévère, son biographe nous raconte[2]:


 


Un jour où Martin n'avait sur lui que ses armes et un simple manteau de soldat, au milieu d'un hiver qui sévissait plus rigoureusement que de coutume, à tel point que bien des gens succombaient à la violence du gel, il rencontre à la porte de la ville d'Amiens un pauvre nu: ce misérable, avait beau supplier les passants d'avoir pitié de sa misère, ils passaient tous leur chemin. L'homme rempli de Dieu comprit donc que ce pauvre lui était réservé, puisque les autres gens ne lui accordaient aucune pitié.


Mais que faire ? Il n'avait rien, que le manteau dont il était habillé (…). Aussi, saisissant l'arme qu'il portait à la ceinture, il partage son manteau en deux, en donne un morceau au pauvre et se rhabille avec le reste. Sur ces entrefaites, quelques-uns des assistants se mirent à rire, car on lui trouvait piètre allure avec son habit mutilé. Mais beaucoup, qui raisonnaient plus sainement, regrettèrent très profondément de n'avoir rien fait de tel, alors que justement, plus riches que lui, ils auraient pu habiller le pauvre sans se réduire eux-mêmes à la nudité.


Donc, la nuit suivante, quand il se fut abandonné au sommeil, Martin vit le Christ vêtu de la moitié du manteau dont il avait couvert le pauvre. Il est invité à regarder très attentivement le Seigneur, et à reconnaître le vêtement qu'il avait donné. Puis il entend Jésus dire d'une voix éclatante à la foule des anges qui se tiennent autour d'eux: "Martin, qui n'est encore que catéchumène, m'a couvert de ce vêtement".


En vérité, le Seigneur se souvenait de ses propres paroles, lui qui avait proclamé jadis: "Chaque fois que vous avez fait quelque chose pour l'un de ces tout-petits, c'est pour moi que vous l'avez fait", quand il déclara avoir été vêtu en la personne de ce pauvre [d’Amiens]. Et pour confirmer son témoignage en faveur d'une si bonne œuvre,  il daigna se faire voir dans le même habit que le pauvre avait reçu.


 


Le rêve qui suit ce geste du manteau en donne l'interprétation et en souligne la portée. Le manteau partagé devient le signe de l’alliance de Martin avec le Christ. Celui-ci désormais portera toujours le demi-manteau de Martin sur les épaules ; et le demi-manteau que Martin garde sera un souvenir perpétuel de sa rencontre avec le Christ. Durant toute sa vie, Martin sera constamment pris de compassion pour ceux qui souffrent et ceux qui sont pauvres, c'est en eux qu'il rencontre le Christ. C'est cela le contenu de sa foi, qui résulte de sa conversion; et  c'est pourquoi il se fait alors baptiser.


 


Donc ce jugement dernier présenté dans l’évangile sous forme de parabole est très différent de ce qu’on pourrait imaginer. C’est un jugement surprise. Ce n’est pas d’abord un jugement qui se retourne sur le passé ; c’est un jugement qui renvoie le lecteur à son présent, à notre présent !


Première surprise : toutes les nations de la terre sont réunies sur un pied d’égalité. A l’époque de Jésus, c’est étonnant ! le peuple juif, quoique petit et persécuté, se considérait supérieur aux autres nations. Mais ici, tous sont sur pied d’égalité : les païens comme les juifs. Même pour nous aujourd’hui, ce n’est pas évident : il y a encore beaucoup de racisme sur terre ; il y a beaucoup d’opposition entre les peuples ; chacun se croit d’ailleurs un peu supérieur aux autres, même en Belgique !


Deuxième surprise : sur quoi se base le jugement ?  On pourrait croire que le jugement est comme un examen à l’école : on va voir ce que vous savez ! on va voir ce que vous avez réalisé ! on va regarder votre rentabilité ! on va voir si vous avez observé les lois de la société et les lois de la religion ! Et bien, non ! Il n’y a qu’un seul critère de jugement : c’est l’attitude vis-à-vis des pauvres. Tout le reste est oublié ! en fonction de cela, on réussit ou on rate : on est classé à gauche ou à droite ! L’attention envers les pauvres, c’est très simple : c’est donner un verre d’eau à qui a soif, c’est donner un vêtement à qui en manque, c’est accueillir quelqu’un qui est étranger, c’est visiter quelqu’un qui est malade ou prisonnier. Là nous sommes interpellés personnellement : quand est-ce que nous passons du temps avec celui qui est pauvre et qui en a besoin ? quand est-ce que nous partageons de l’amitié avec quelqu’un qui paraît étranger et bizarre ?


Troisième surprise : le Christ, qui préside le jugement, apparaît sous deux visages : dans sa divinité et dans sa grandeur, au sommet de toutes les nations, d’abord ; puis, en même temps, comme un homme victime de pauvreté. Il dit en effet : « ce que vous avez fait au plus petit parmi mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ! » Jésus s’identifie avec le plus petit, le plus pauvre des êtres humains, même avec le pauvre qui a soif, même avec le prisonnier qui est en prison, même avec l’étranger immigré. Lui, le maître, et même le juge, il s’identifie avec les plus petits, qu’il appelle ses frères, parce qu’il se met à leur hauteur et veut créer une fraternité universelle parmi tous les peuples rassemblés. Aujourd’hui aussi, Jésus nous invite à le voir dans le pauvre qui demande l’aumône, dans le clochard qui a bu un verre de trop, dans le malade qui est aux soins intensifs, dans le prisonnier qui traine en prison pour avoir vendu de la drogue, dans l’Africain paumé qui arrive à Liège, dans le Syrien victime de la guerre. Par cette identification au plus fragile, Jésus nous fait découvrir la dignité de chaque personne, alors que, naturellement, dans un premier temps, nous aurions un mouvement de mépris pour ces gens qui ne sont pas en règle ou pas en forme.


 


Quatrième surprise : le juge de l’univers nous connaît chacun personnellement, il connait chacune de nos vies. Nous ne sommes pas des anonymes, ou des numéros. Nous sommes connus et jugés personnellement. Cela nous rend responsables, cela nous valorise même, nous sommes connus par le roi du ciel ! Même en Belgique, où le roi Philippe connaît beaucoup de monde, la plupart d’entre nous ne sont pas connus par le roi ! Mais le roi du Ciel, le Christ, lui nous connaît.


En nous évaluant sur notre amour des pauvres, le Christ nous fait passer un examen facile : chacun est capable de réussir ! Et surtout, en visant de réussir cet examen, non seulement nous sommes heureux des démarches que nous avons faites, mais en plus nous rendons le monde meilleur et plus solidaire. Et tout ce qui n’est pas amour du pauvre est jeté au feu, parce que cela freine le bonheur du monde.


 


Chers Frères et Sœurs, vous voyez que le message d’aujourd’hui, qui vise d’abord la fin des temps, nous renvoie plus que jamais à notre présent ! Qu’est-ce que je fais de ma vie ? L’amour que j’y mets sera gardé pour toujours, et le reste doit être jeté au feu parce que ce n’est pas utile.


 


+ Jean-Pierre Delville,


Votre évêque.


 


 






[1]J.-P. Delville, Martin de Tours au regard de l’histoire, dans Martin de Tours, Du légionnaire au saint Évêque, Edition Basilique Saint-Martin et MARAM, Liège, 1994, p. 21-55.




[2]Sulpice Sévère, Vita Martini, éditée par Jacques Fontaine (Sources chrétiennes, 133), Paris, 1967, § 3,1-4.





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