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Tous les éditos > Amoris laetitia - synthèse de l’exhortation apostolique du pape François sur la famille (08/04/2016)


Amoris laetitia.


 


Synthèse de l’exhortation apostolique du pape François sur la famille


 


Jean-Pierre Delville, évêque de Liège


 


 


Suite aux deux synodes des évêques qui s’étaient réunis à Rome en octobre 2014 et octobre 2015, le pape a tenu à fournir un document officiel, une exhortation apostolique post-synodale, datée du 19 mars 2016, fête de saint Joseph, époux de Marie. La caractéristique de ce texte est qu’il reprend de manière fidèle et structurée les éléments de ces deux synodes, qui avaient été rédigés dans des conclusions officielles; mais le pape ajoute deux éléments personnel appréciables : le premier est qu’il regroupe sous forme de synthèse la totalité de la problématique de la famille et de l’amour ; pour cela, il crée des ajouts : relevons surtout le commentaire de l’hymne à l’amour de saint Paul (1 Corinthiens 13,4-7) dans le chapitre 4 et tout le chapitre 8, qui développe la notion de “morale en situation”. Le pape répond ainsi indirectement à différentes questions brûlantes comme la communion aux divorcés remariés ou la place des homosexuels dans l’Église. Le pape ne propose pas une attitude théorique à ce sujet, mais il cadre ces éléments dans une morale fondamentale, basée sur la miséricorde, l’accueil de la fragilité et le refus du jugement péremptoire ou de la condamnation. D’ailleurs, le ton est donné dès le titre : “La joie de l’amour”, “Amoris laetitia” : c’est un ton de confiance en l’amour.


 


1. La famille dans la Bible : “l’image de Dieu est l’homme et la femme”


Le premier chapitre (8-30) est consacré à la famille et au couple dans la Bible, y compris comme lieu d’éducation à la foi. “De manière surprenante, l’image de Dieu a comme parallèle explicatif justement le couple homme-femme” (10).La famille est aussi un lieu de souffrance et de travail, et de don de soi.


 


2. La famille au quotidien : “le stress” !


Le chapitre 2 (31-57) est intitulé “La réalité et les défis de la famille”. Il est consacré directement aux situations actuelles. Il parle en particulier des difficultés de la famille actuelle, dont le stress (33). Il fait même une autocritique de la manière idéaliste dont l’Église a présenté la famille (36). Il souligne la crédibilité de la famille dans la société (38), même si l’on vit une culture du provisoire : “Nous devons être reconnaissants pour le fait que la plupart des gens considèrent que les relations familiales doivent durer dans le temps et assurer le respect de l’autre” (38). Le pape rappelle que l’Église s’oppose aux États qui pratiquent l’obligation de la contraception, de la stérilisation et de l’avortement (42). Il épingle les problèmes d’habitat (44), ceux des migrations (46), des enfants nés hors mariage et des handicapés (47). Il valorise le respect de la personne âgée (48). Parmi les défis, le pape cite la transmission de la foi (50), la toxicomanie (51), la polygamie (53), la violence envers les femmes (54) et les abus de la théorie du gender (56).


 


3. La famille dans l’enseignement de l’Église : “grâce du sacrement” et “semences du Verbe”


Le chapitre 3 (58-88) est intitulé: “Le regard tourné vers Jésus: la vocation de la famille”. Il forme une synthèse de l’enseignement de l’Église sur la famille. Il souligne l’apport de Jésus, de sa vie familiale et de sa parole (61-66). Il valorise le mariage comme sacrement (71), mais tient compte aussi des situations de cohabitation, qu’il appelle les semences du Verbe (76-79). Il aborde en outre la transmission de la vie et l’éducation des enfants (80-85).


 


4. La famille et l’amour : “mon mari ne me regarde pas”


Le chapitre 4 (89-164), “L’amour dans le mariage” développe le sens de l’amour. Il commence par une analyse serrée de l’hymne de saint Paul à l’amour (1 Co 13, 4-7), puis il l’applique au mariage: “Le mariage est une amitié qui intègre les caractéristiques de  la passion, mais est toujours orientée vers une union de plus en plus stable et intense” (125). Le pape a quelques phrases très concrètes sur le regard: “Mon mari ne me regarde pas, il semble que pour lui je suis invisible. Regarde-moi quand je te parle !” (128). Les joies les plus intenses naissent quand on peut procurer du bonheur aux autres, comme dans le film “Le Banquet de Babette” (129) : première fois, je pense, qu’un pape cite un film dans une Exhortation apostolique! Il rappelle trois mots clés de la vie en couple: “S’il-vous-plaît, merci, pardon” (133). Il parle du dialogue, de l’amour-passion et de la dimension sexuelle : “la sexualité est un langage interpersonnel où l’autre est pris au sérieux, avec sa valeur sacrée et inviolable” (151). “L’érotisme le plus sain, tout en étant uni à une recherche de plaisir, présuppose la stupeur, et ainsi peut humaniser les impulsions” (151). Il sait que la sexualité peut devenir source de souffrance et de manipulation (154). On doit s’opposer donc à toute forme de soumission sexuelle (156). La virginité est aussi une forme d’amour car elle a la valeur symbolique de l’amour qui n’éprouve pas la nécessité de posséder l’autre” (161).


 


5. Famille et fécondité : “le mystère de la création”


Le chapitre 5, intitulé “L’amour qui devient fécond” (166-198) est centré sur le don de la vie et l’accueil de l’enfant. Il souligne l’expérience de la grossesse pour la femme (168). Il valorise aussi la paternité. Il envisage la fécondité élargie comme l’adoption, l’accueil des pauvres (183). Il aborde la condition des enfants et celle des personnes âgées (191). Il souligne l’importance de la mémoire historique des personnes âgées (193). Il développe l’expérience de la fraternité (194). Il n’oublie pas les situations telles que celles des familles monoparentales, des filles-mères, des handicapés et des malades.


 


6. La famille dans l’accompagnement pastoral : “la danse ne doit pas s’arrêter”


Le chapitre 6 s’intitule “Quelques perspectives pastorales” (199-258). Il aborde l’accompagnement des familles en paroisse et en Eglise. Il évoque la formation affective des séminaristes (203). Il balise l’accompagnement des fiancés et la préparation au mariage (205), y compris la préparation de la célébration. Il touche également à l’accompagnement des jeunes époux (217). Le pape évoque ses souvenirs personnels : “Je me rappelle un refrain qui disait que l’eau stagnante se corrompt, se gâte. C’est ce qui arrive quand la vie d’amour des premières années de mariage stagne, arrête d’être en mouvement, cesse d’avoir cette inquiétude qui la pousse en avant. La danse projetée en avant, avec cet amour jeune, la danse avec les yeux émerveillés pleins d’espérance, ne doit pas s’arrêter” (219). Les crises marquent aussi la vie du couple (232), “elles font parties de sa dramatique beauté” (232). Il faut pouvoir accompagner les ruptures et les divorces (241). “Aux divorcés qui vivent une nouvelle union, il est important de faire sentir qu’ils font partie de l’Église, qu’ils ne sont pas excommuniés” (243). Il faut leur rendre plus accessibles les procédures pour la reconnaissance des cas de nullité de mariage (244). Attention de ne pas prendre les enfants en otages dans les cas de divorces, dit le pape (245). À propos des personnes de tendance homosexuelle, le pape reprend la déclaration des pères synodaux: “nous désirons rappeler que toute personne, doit être respectée dans sa dignité et accueillie avec respect, quelle que soit son orientation sexuelle” (250). Il rappelle aussi que les unions entre personnes homosexuelles ne peuvent pas être mises sur le même pied que le mariage (251). Il évoque les familles qui vivent un deuil et l’importance de se préparer à la mort, sachant que “la foi nous assure que le ressuscité ne nous abandonnera jamais” (256).


 


7. Famille et éducation des enfants : et même un mot sur “les jeux électroniques”


Le chapitre 7 s’intitule “Renforcer l’éducation des enfants” (259-290). Le pape souligne l’importance “des moments que nous passons avec eux en leur parlant avec simplicité et affection des choses importantes” (260). L’école est nécessaire mais ne remplace pas la famille (263). La famille est la première école des valeurs humaines (274). Concernant les jeux électroniques “il ne s’agit pas d’empêcher les enfants de jouer avec des dispositifs électroniques, mais de trouver la manière de générer en eux la capacité de faire des différences entre les diverses logiques et de ne pas appliquer la vitesse digitale à tout milieu de vie” (275). Il faut aussi former les enfants à l’éducation sexuelle (280-286). L’éducation doit aussi permettre la transmission de la foi (287-290).


 


8. Les situations complexes : “accompagner la fragilité”


Le chapitre 8, qui est le plus original, s’intitule “Accompagner, discerner et intégrer la fragilité” (291-312). Le pape y parle en “je” régulièrement. Il s’agit dans ce chapitre de mettre en valeur une morale en situation, sur le terrain concret, une morale ancrée dans l’histoire humaine. Cette capacité de cerner les cas de conscience, qu’on appelle aussi la casuistique, est une spécialité des jésuites et manifestement, un terrain favori du pape. Il insiste sur la “gradualité en pastorale”, qui est une notion déjà développée par Jean-Paul II (295). Il montre que beaucoup de situations pratiques sont loin de l’idéal. Il insiste donc sur le discernement dans les situations “appelées irrégulières”. C’est le lieu de la pédagogie divine, dont parlait le synode (297). “Les divorcés qui vivent une nouvelle union, par exemple, peuvent se trouver dans des situations très diverses, qui ne doivent pas être cataloguées ou renfermées dans des affirmations trop rigides” (298). “La logique de l’intégration est la clé de leur accompagnement pastoral” (299).


 


Un double langage ?


Grâce à la rencontre pastorale concrète entre une personne et un pasteur, “on évite le risque qu’un certain discernement porte à penser que l’Église soutiendrait une double morale” (300) : le pape introduit donc ici la réponse à une objection et il valorise un élément qui lui est cher : la conversation et le dialogue comme base du comportement.


Les circonstances atténuantes


“L’Église possède une solide réflexion sur les conditionnements et les circonstances atténuantes” (301). “Un sujet, tout en connaissant bien la norme, peut se trouver dans des conditions concrètes qui ne lui permettent pas d’agir autrement ou de prendre d’autres décisions sans commettre une nouvelle faute” (301). “C’est pourquoi un jugement négatif sur une situation objective n’implique pas un jugement sur l’imputabilité ou sur la culpabilité de la personne impliquée” (302). Le pape se base sur saint Thomas d’Aquin, qui montre que, quand on passe du général au particulier, il règne toujours une certaine indétermination (304). “Il est possible que, dans une situation objective de péché, qui n’est pas subjectivement coupable ou pas totalement, on puisse vivre dans la grâce de Dieu, on puisse aimer et on puisse grandir dans la vie de grâce et de charité” (305).


Le blanc et le noir, ou ne pas juger


Le pape insiste sur la nécessité de dépasser une analyse manichéenne. “En croyant que tout est blanc ou noir, parfois nous enfermons le chemin de la grâce et de la croissance et nous décourageons des parcours de sanctification (305). “Dans n’importe quelle circonstance, face à ceux qui ont de la difficulté à vivre pleinement la loi divine, doit résonner l’invitation à parcourir la via caritatis. La charité fraternelle est la première loi des chrétiens” (306).


La prise en compte de la fragilité


Le pape réfléchit sur la notion de fragilité : “Je crois sincèrement que Jésus veut une Église attentive au bien que l’Esprit répand au milieu de la fragilité” (308). “Les pasteurs qui proposent l’idéal de l’évangile et la doctrine de l’Église aux fidèles doivent aussi les aider à assumer la logique de la compassion envers les personnes fragiles et éviter les persécutions ou les jugements trop durs et impatients. L’évangile lui-même nous demande de ne pas juger et de ne pas condamner (cf. Mt 7,1)” (308). “Nous sommes appelés à vivre de miséricorde (…). Ce n’est pas une proposition romantique ou une réponse faible face à l’amour de Dieu, qui toujours veut promouvoir les personnes, parce que ‘la poutre qui soutient la vie de l’Église est la miséricorde’” (310).


Pas une réflexion en chambre, mais une morale en conversation


Le pape fournit la clé herméneutique de son approche en écrivant : “Ceci fournit un cadre et un climat qui nous empêchent de développer une morale froide de bureau quand nous traitons les thèmes les plus délicats ; c’est un cadre qui nous place plutôt dans un contexte de discernement pastoral chargé d’amour miséricordieux, toujours disposé à comprendre, à pardonner, à accompagner, à espérer et surtout à intégrer” (312). “J’invite les fidèles qui vivent des situations complexes à s’approcher avec confiance dans une conversation avec leurs pasteurs ou avec des laïcs qui vivent dédiés au Seigneur (…). Et j’invite les pasteurs à écouter avec attention et sérénité, avec le désir sincère d’entrer dans le cœur du drame des personnes et de comprendre leur point de vue, pour les aider à vivre mieux et à reconnaître leur place dans l’Église” (312).


 


9. Famille et spiritualité : “certains ont accueilli des anges”


Le chapitre 9 est consacré à “La spiritualité conjugale et familiale” (313-325). Le pape écrit: “La présence du Seigneur habite dans la famille réelle et concrète, avec toutes ses souffrances, ses luttes, ses joies et son quotidien” (351). “Les moments de joie, le repos ou la fête, et aussi la sexualité, sont expérimentés comme une participation à la vie pleine de la résurrection du Christ” (317). Il est important d’avoir des moments de prière simples en famille. Il faut développer une spiritualité du soin, de la consolation et du stimulus (321). Cela comprend l’hospitalité : “c’est ainsi que certains ont accueilli des anges” (Hébreux 13,2) (324).


 


“Aucune famille n’est une réalité parfaite et confectionnée une fois pour toutes, mais elle requiert un développement graduel de sa propre capacité d’aimer” (325).


 


Ce sera le mot de la fin, et la phrase à méditer !


 


+ Mgr Jean-Pierre Delville,


votre évêque



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