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Tous les éditos > Homélie pour la Fête du roi du 15 novembre 2016 à la cathédrale Saint Paul de Liège (16/11/2016)


Homélie pour la Fête du roi


Liège, 15 novembre 2016


+Jean-Pierre Delville, évêque de Liège


Les pauvres sont rois !


 


Chers Frères et Sœurs,


 


En cette fête du Roi, nous nous retrouvons ici pour cette prière œcuménique consacrée au roi et, par le fait même, à tout le pays et à ses autorités civiles, judiciaires et militaires. La thématique que j’ai choisie pour aujourd’hui est celle des béatitudes, ces huit phrases sur le bonheur que Jésus a prononcées dans son discours sur la montagne et que nous venons d’entendre (Mt 5, 1-9).


Quand Jésus proclame ces paroles célèbres, il est entouré d’une foule de personnes. « On lui amenait tous ceux qui souffraient, atteints de maladies et de tourments de toutes sortes : possédés, épileptiques, paralysés. Et il les guérit » (Mt 4,23-24). C’est à ces personnes que Jésus s’adresse. Il les regarde et il leur parle pour leur donner une nouvelle image d’eux-mêmes. Non plus une image dégradante, comme celle qui découle des regards de dégoût que subissaient souvent ces pauvres et ces estropiés. Mais une image d’appréciation et même une image de bonheur. Jésus leur révèle leur identité profonde et méconnue. Son discours est paradoxal et suscite la réflexion.


Jésus dit en effet d’abord : « Heureux les pauvres ». C’est paradoxal, car d’habitude on considère qu’un pauvre est malheureux. Jésus se justifie en disant : « le royaume des cieux est à eux ».  Les pauvres sont donc proclamés propriétaires d’un royaume ! Quel est ce royaume mystérieux ? Ce n’est pas un royaume caché dans les nuages, perdu dans les cieux. C’est une énigme, certes, mais ce royaume oriente nos esprits vers un monde de guérison, puisque Jésus parle à des gens qu’il a guéris de leurs maladies et de leurs tourments. Il s’agit donc de guérison des corps et des cœurs. Pour Jésus, cette société guérie existe dès maintenant, car il parle au présent : « le royaume des cieux est à eux ». Le genre littéraire des béatitudes n’est donc pas d’abord celui des souhaits, mais celui des compliments, des félicitations. « Heureux les pauvres » signifie « Bravo, les pauvres ! Félicitations ! » « Félicitation » signifie d’ailleurs la « félicité », le bonheur. Les huit béatitudes, les huit félicitations prononcées par Jésus, sont donc la constatation d’un bonheur actuel, mais insoupçonné. Elles reflètent l’existence d’une société où des gens qui sont dans la dèche font ensemble l’expérience heureuse d’une guérison.


Un jour un étudiant musulman m’a présenté une interprétation personnelle de ce texte, lors d’un examen qu’il passait auprès de moi après avoir suivi un cours de sciences religieuses que je donnais à l’Université. Il me dit : « Vous savez, nous, dans le monde arabe, quand nous saluons quelqu’un d’important, nous ne pouvons pas nous contenter d’un petit bonjour en quelques mots. Ce serait impoli. Nous devons construire de longues phrases élogieuses pour honorer la personne que nous saluons. Eh bien, ici les huit béatitudes que Jésus prononce, c’est la salutation de Jésus aux pauvres, une salutation développée pour les honorer ! J’ai été étonné par cette réflexion de l’étudiant et je me suis dit que là le musulman a appris quelque chose au chrétien.


Mais quelle est l’actualité de ce texte ? Je crois qu’il nous entraine à regarder d’un œil nouveau la société d’aujourd’hui, à regarder les foules comme faisait Jésus et à ne pas détourner le regard. En ce jour de la fête du roi, nous sommes invités à nous poser la question : « Qu’est-ce qu’un royaume où les pauvres seraient rois ? » Réponse : c’est un royaume où l’expérience de base est de connaître sa pauvreté et de découvrir une voie de guérison. Ce qui est suggéré ici, c’est donc que l’être humain sera heureux s’il se découvre comme un pauvre bénéficiant de la guérison. Alors sa vision du monde va changer parce qu’il débouchera sur la reconnaissance, sur l’attitude du remerciement.


Dès lors, le pauvre, animé par la gratitude, deviendra acteur dans la société. C’est ce que suggère la quatrième béatitude : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés ». Et Jésus précise dans la septième béatitude : « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu ». Le pauvre devient un artisan de paix, un constructeur de paix. De la fragilité il passe à la recherche de la justice et à la construction d’une société nouvelle.


Ainsi, Frères et Sœurs, cette trajectoire qui va de la pauvreté à l’activité, en passant par la guérison, nous encourage tous aujourd’hui, en cette fête du roi, à nous engager à travers nos pauvretés et nos fragilités pour construire ce royaume renouvelé que Jésus déploie sous nos yeux. Il n’est pas besoin d’être riche et puissant pour changer le monde ; il faut partir de nos pauvretés, nous laisser guérir par l’amour que Jésus incarne pour déboucher sur la construction de la paix dans la société et dans les cœurs.


En cette fête du roi, Jésus nous fait découvrir que tous nous sommes rois, si nous reconnaissons notre pauvreté et nous laissons guérir par la fraternité. J’espère que le roi Philippe ne m’en voudra pas si j’ai élargi le concept de royauté sous l’inspiration du texte évangélique. Mais il sera heureux, je crois, de faire partie d’un peuple où les pauvres et les faibles sont animés par la soif de justice et s’engagent comme artisans de paix.


Donc en ce jour de fête du Roi, bonne fête au roi Philippe et bonne fête à tous ! 


+ Jean-Pierre Delville,


Votre évêque.



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